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DANS LA FABRIQUE DES FESTIVALS

philippe ochem

Ancien directeur artistique du festival JAZZDOR
former artistic director of jazzdor festival

PROPOS RECUEILLIS PAR FABIEN SIMON, DIRECTEUR DE SONS D’HIVER

Philippe, tu diriges et programme le festival Jazzdor à Strasbourg depuis plus de 30 ans. Comment décrirais-tu les ressorts de cette longévité ? La passion t’anime-t-elle encore après toutes ces années ?
36 ans, oui, et je me retire finalement. Il était temps, je pense. J’aurai 69 ans en décembre. Je suis devenu directeur de Jazzdor par accident et il a fallu beaucoup de temps et de patience, d’engagement aussi, pour développer notre activité car le festival au début ne reposait que sur une équipe bénévole avec un tout petit budget. J’avais hérité aussi d’une dette assez importante à l’époque. Il m’a fallu trois ans pour apurer les comptes. Ensuite, il a fallu beaucoup travailler pour trouver des salles et des villes partenaires, de nouveaux financements. J’aurais passé finalement plus de trente ans à développer tout cela pour arriver à créer une petite entreprise créative qui tient la route. La passion de la musique reste intacte, oui.

Avant d’être directeur de festival, tu as été pianiste. Je n’ai jamais eu l’occasion de te voir jouer, mais je me rappelle qu’en consultant les archives du festival Météo – anciennement Jazz à Mulhouse, que j’ai dirigé pendant quelques années, j’avais vu ton nom apparaitre plusieurs fois… Qu’est-ce que cela fait de passer de devant à derrière la scène ? N’as-tu jamais ressenti de frustration de n’avoir pu continuer une carrière de musicien ?
C’est une question complexe mais à un moment donné il n’était plus possible de mener les deux activités de front. Jazzdor demandait un engagement total et la musique également. J’ai dû faire un choix mais ce fut douloureux. Bref, je n’ai pas de regrets finalement même si cette question reste un sujet pour moi. De toute façon mes mains sont douloureuses maintenant. J’ai certainement beaucoup trop joué au-dessus de mes moyens techniques à l’époque !

Comment résumerais-tu la ligne artistique du festival Jazzdor ? A-t-elle évolué avec le temps ?
J’essaye de témoigner de ce qu’est le jazz aujourd’hui depuis presque quarante ans, avec vivacité, au-delà de ce que prescrit le marché. Au commencement je programmais peu d’européens et venais plutôt du post hard-bop, du free-bop pour faire court. Je venais de la sphère Monk/Mingus et mon premier groupe programmé en 1989 fut le trio Geri Allen/Charlie Haden/Paul Motian. Mes programmes se sont ouverts au fur et à mesure des musiques entendues, des nombreux voyages effectués à NYC, dans beaucoup de festivals en Europe. Mais dès le début des années 80 je programmais déjà dans mon club le Lazy Bird, avec aussi bien Chet Baker, qu’Alex von Schlippenbach, Anthony Braxton, John Lurie et les Lounge Lizards…

Ce qui distingue un festival d’un autre, c’est aussi son territoire d’implantation. Quelles sont les singularités du territoire principal dans lequel Jazzdor évolue ? Vous avez également développé vos activités de programmation outre-Rhin, créé un festival Jazzdor à Berlin, un autre désormais à Budapest… Pourquoi ces extensions ? Dans quelle démarche cela s’inscrit-il ?
Notre territoire transfrontalier avec l’Allemagne, la Suisse en particulier a forcément marqué l’évolution du désir de faire ensemble avec nos voisins.
Pourtant, ce fut un chemin de longue haleine tellement les frontières sont restées difficiles à franchir pour les esprits. Sauf pour le commerce qui n’a de mémoire que son propre profit. La création de Jazzdor à Berlin fut le résultat d’une suggestion du bureau export de la musique française à l’époque. Jazzdor à Budapest est le fruit d’une dizaine d’années d’échanges et de partages avec BMC (Budapest Music Center). Ce lieu assez unique qui produit beaucoup de musiciens français et qui abrite aussi la fondation Peter Eötvös est également le lieu de résidence de György Kurtág. J’aime cette vibration que j’entends dans ce lieu entre les grandes musiques du XXe siècle…
Cette démarche s’inscrit plus largement dans une démarche d’échange et de développement de la mobilité artistique qui est au cœur de notre projet de SMAC jazz à vocation internationale.

Tu fais partie de ceux qui présentent sur scène, micro à la main, tous les concerts. Est-ce important pour toi l’incarnation d’un festival ?
Je pense que oui. J’essaye souvent de raconter l’envers du décor aux gens qui sont là. Dans les meilleurs moments, j’ai le sentiment que nous faisons famille.

Est-ce que le stress inhérent à l’organisation d’un festival et à ses inévitables imprévus s’estompe avec le temps et l’expérience (juste pour savoir, hahaha) ?
Il ne s’estompe guère, malheureusement, mais l’expérience permet simplement de prendre davantage de distance avec les événements perturbants. Il faut être à la fois confiant et fataliste. 

Être directeur d’un festival, dans le modèle de Jazzdor (tu es à la fois directeur et programmateur) ce n’est pas seulement faire la programmation artistique… A combien estimes-tu finalement la part de ton temps consacré à la programmation du festival ? 
Je suis directeur général et directeur artistique de Jazzdor et je n’ai jamais aimé la notion dépréciatrice à mon sens de programmateur alors que j’essaie de suivre une réelle démarche artistique. Sinon je crois que c’est à peu près du 50/50.

« Le plus problématique reste le budget artistique qui s’érode au fur et à mesure… »

Philippe, you have been directing and programming the Jazzdor festival in Strasbourg for over 30 years. How would you describe the key factors behind this longevity ? Does passion still drive you after all these years ?
36 years, yes, and I’m finally retiring. I think it was time. I’ll be 69 in December. I became the director of Jazzdor by accident, and it took a lot of time, patience, and commitment to develop our activities, as the festival initially relied solely on a volunteer team with a very small budget. I also inherited quite a significant debt at the time. It took me three years to clear the accounts. Then, a lot of work went into finding venues and partner cities, as well as new funding. In the end, I spent more than thirty years developing all of this to create a small, sustainable creative business. My passion for music remains intact, yes.

Before becoming a festival director, you were a pianist. I never had the chance to see you play, but I remember that when I was going through the archives of the Météo festival (formerly Jazz à Mulhouse), which I ran for a few years, I saw your name appear several times… What is it like to move from being on stage to being behind it ? Did you ever feel frustrated about not being able to continue your music career ?
It’s a complex question, but at some point, it was no longer possible to pursue both activities simultaneously. Jazzdor required total commitment, and so did music. I had to make a choice, and it was painful. Anyway, I have no regrets, although this question remains a subject for me. In any case, my hands are painful now. I must have played way beyond my technical abilities back then !

How would you sum up the artistic direction of the Jazzdor festival ? Has it evolved over time ?
I’ve been trying to reflect what jazz is today for nearly forty years, with liveliness, beyond what the market dictates.
In the beginning, I programmed very few Europeans and came from a post-hard-bop, free-bop background, to put it simply. I came from the Monk/Mingus sphere, and my first group programmed in 1989 was the trio of Geri Allen, Charlie Haden, and Paul Motian. My programs opened up over time through the music I heard, the many trips I made to NYC, and various festivals in Europe. But already in the early 80s, I was programming my club, the Lazy Bird, with artists like Chet Baker, Alex von Schlippenbach, Anthony Braxton, John Lurie, and the Lounge Lizards.

What distinguishes one festival from another is often its geographical territory. What are the unique features of the main territory where Jazzdor operates ? You’ve also expanded your programming activities across the border, created a Jazzdor festival in Berlin, and another one in Budapest… Why these extensions ? What is the broader purpose behind this ?
Our cross-border territory with Germany and Switzerland, in particular, has certainly influenced the desire to collaborate with our neighbors.
However, it was a long road since the borders were difficult to cross, especially for the mindsets. Except for commerce, which remembers only its own profit. The creation of Jazzdor in Berlin was the result of a suggestion from the French music export office at the time. Jazzdor in Budapest is the result of a decade of exchanges and partnerships with BMC (Budapest Music Center). This unique venue, which produces many French musicians and is home to the Peter Eötvös Foundation, is also the residence of György Kurtág. I love the energy I feel in that place, where the great 20th-century music resonates…
This approach is part of a broader exchange and artistic mobility development effort, which is at the core of our international jazz SMAC project.

You are one of the few to introduce every concert on stage, microphone in hand. Is the embodiment of a festival important to you ?
I think so. I often try to share behind-the-scenes insights with the people who are there. At the best moments, I feel like we’re creating a family.

Does the stress that comes with organizing a festival and its inevitable surprises diminish with time and experience (just wondering, hahaha) ?
Unfortunately, it doesn’t diminish much, but experience just allows you to take more distance from the disruptive events. You have to be both confident and fatalistic.

Being a festival director in the Jazzdor model (where you are both director and programmer) is not just about curating the artistic program… How much time would you estimate you devote to programming the festival ?
I am the general and artistic director of Jazzdor, and I’ve never liked the depreciative notion of « programmer » because I try to follow a genuine artistic approach. Otherwise, I think it’s about 50/50.

« The most problematic is the artistic budget, which keeps shrinking… »

C’est quoi pour toi un bon programme de festival ?
Deux mots me viennent : équilibre et ouverture. Ce fragile équilibre entre quelques noms repérés, aimés voire adoubés selon nos critères esthétiques et l’ouverture aux nouveaux venus porteurs de promesses.

De l’extérieur, on n’a pas toujours conscience du nombre de contingences qu’il faut prendre en compte dans la programmation artistique d’un festival. Pourrais-tu, pour éclairer un peu cet aspect, en énumérer quelques-unes avec lesquelles tu as dû composer toutes ces années ? Ont-elles changé/évolué avec le temps ?
La taille, la jauge et l’implantation des salles en est une. Penser à créer des groupes franco-allemands cohérents et convaincants capables de mobiliser suffisamment de public pour remplir raisonnablement des salles de 500 places à Strasbourg et en Allemagne est chaque année un casse-tête que je ne souhaite à personne !
A Strasbourg, nous manquons de salles appropriées pour la musique. Le pire sans doute est la sempiternelle question du remplissage… J’ai dû me bagarrer pendant des années avec les tutelles pour leur faire admettre que nous ne pouvions à la fois défendre la création, la prise de risque artistique et remplir les salles. Pour autant avec le temps et avec souvent aussi un public qui vient de loin et le public de la grande région, Suisses et Allemands, Luxembourgeois y compris, jeunes et vieux à la recherche de la rareté, de la singularité, notre taux de fréquentation comme on dit dans le métier est très bon. Et puis… Personne n’aime les salles vides.
Le plus problématique reste le budget artistique qui s’érode au fur et à mesure car les frais de fonctionnement explosent et le montant des subventions stagne ou est revu à la baisse et ce n’est que le début. Depuis quelques années, il faut créer de nouvelles activités pour générer de nouveaux financements. C’est épuisant à la longue.

Quand j’ai commencé ce métier, assez rapidement une angoisse est apparue concernant la programmation : comment éviter de tourner en rond, de tomber dans un certain « confort » ? Comment garder l’énergie de rester curieux et ouvert ? comment rester connecté aux générations qui arrivent ?… As-tu eu peur parfois de tomber dans ce piège ? Quelles ont été tes stratégies pour éviter cet écueil ? As-tu déjà été tenté de déléguer une partie de la programmation par exemple ?
J’ai cette inquiétude chaque année. A chaque fois je me demande comment je vais bien pouvoir faire. Je crois que j’y parviens finalement à chaque fois mais je n’ai aucune stratégie à part celle de la combinaison des double-plateaux qui force l’imagination ou celle de nouveaux lieux avec de nouvelles contraintes comme les concerts au Planétarium de Strasbourg par exemple.
Cela dit, je sens depuis peu que je m’essouffle (il était temps !). Il y a trop de contraintes qui empêchent de se concentrer uniquement sur la musique. Déléguer une partie de la programmation serait impensable pour moi. Ce serait se priver de la meilleure part du job, sans blague !

Quel auditeur es-tu aux concerts ? Arrives-tu à faire abstraction de ton rôle de programmateur et à t’abandonner dans la musique ? J’imagine que ce n’est pas exactement pareil quand c’est un concert que tu as programmé et quand tu te déplaces chez les autres… ?
Cela dépend des lieux et des circonstances. Je m’abandonne à la musique quand elle me parle sinon je m’en vais sauf quand la politesse exige de rester. Ensuite, chez les autres, il m’arrive de me demander si je programmerais ce que j’entends. Quand c’est non, j’essaye de m’esquiver, surtout quand il y a cinq concerts par jour et que mes oreilles débordent déjà.

Est-ce que tu te déplaces encore beaucoup dans les autres festivals ? Est-ce que certains t’ont influencé dans ta façon d’organiser un festival et de le programmer ?
Je me suis beaucoup déplacé pendant vingt-cinq ans environ. Depuis la Covid, voyager est devenu un cauchemar même en Europe. L’Europa Jazz du Mans m’a certainement influencé dans les années 1999/2000. La programmation européenne était florissante. Le festival de Saalfelden en Autriche, aussi. Les clubs new-yorkais surtout downtown ont fait le reste. Voir comment tes collègues organisent les choses est toujours intéressant, bien sûr.

Les musiques que nous défendons sont des musiques vivantes, en perpétuel mouvement. Quelles sont pour toi les grandes tendances d’évolution et de transformation qu’ont vécues ces musiques depuis 30 ans ? Pourrais-tu me donner quelques noms de musiciens ou musiciennes qui ont selon toi, pendant cette période, « changé la donne » ?
Pour moi ce fut d’abord Steve Lacy dès les années 80 ou comment construire et développer une musique avec le même groupe à géométrie variable sur le long terme (mais je l’avais déjà entendu dans les années 70…). Écrire, improviser, s’ancrer dans l’héritage monkien et s’en émanciper. Puis ce fut Dave Liebman et en particulier avec Quest dans les années 80/90, « A chromatic approach of melody and harmony ». Ensuite dès les années 80 aussi le travail rythmique approfondi apporté par Steve Coleman avec M-Base et un peu plus tard son travail avec Five Elements. 
Tim Berne a lui aussi amené un univers compositionnel très singulier dès les années 90 surtout dans son travail en trio. Comme un héritier de Lacy, quelque part, dans sa pensée musicale sinueuse…
Marc Ducret me semble essentiel à ce sujet tant dans sa position de soliste que de compositeur. Il est unique. Benoît Delbecq a lui aussi ouvert une voix totalement originale. Craig Taborn, Matt Mitchell… Steve Lehman… Ont-ils vraiment changé la donne ? Je ne sais pas mais ils ont ouvert de nouvelles portes, certainement. Un certain nombre de très bons jeunes musiciens mêlent désormais des éléments qui conjuguent improvisation et écriture, se nourrissant d’une très érudite connaissance de toutes les musiques du XXe siècle. Oliver Steidl & the Killing Popes ou encore Valentin Ceccaldi et le quartet Bonbon Flamme tracent eux aussi des pistes passionnantes en dehors des sentiers battus…

Le jazz te semble-t-il avoir encore une place importante dans la scène musicale contemporaine ? Comment perçois-tu son évolution ? Est-ce qu’une classification des festivals par esthétiques fait encore sens pour toi aujourd’hui ?
Oui sans nul doute et de nouvelles formes plus hétérogènes stylistiquement voient de plus en plus le jour mais la tiédeur ambiante ne les aide pas. Combien étions-nous en France à programmer Ex Machina de l’ONJ de Frédéric Maurin et Steve Lehman par exemple ? Misère… Il faut abattre les murs des chapelles. Un festival comme Big Ears à Knoxville/USA fait ce travail. J’espère que mon successeur prendra un chemin comme celui-là. 

Je ne sais pas si la musique peut changer le monde… mais pour sûr elle peut changer la vie. Pourrais-tu me citer 2 ou 3 concerts (que tu as programmé ou non) qui ont bouleversé la tienne ?
Un concert de Sonny Rollins à Nancy Jazz Pulsations. Le trio de Jarrett/Peacock/DeJohnette au Palais des Congrès à Strasbourg (je n’en ai pas dormi de la nuit). Une fois seulement j’ai eu le sentiment d’être au cœur d’un événement historique et c’était le cas : l’un des derniers concerts du Liberation Music Orchestra de Charlie Haden avec Carla Bley à Jazzdor.  Je n’oublierai jamais Mal Waldron et Jeanne Lee… leur douceur…

What makes a good festival program for you ?
Two words come to mind : balance and openness. This fragile balance between a few recognized, loved, or even validated names based on our aesthetic criteria and the openness to newcomers who hold promise.

From the outside, we may not always be aware of the many contingencies that need to be taken into account when curating a festival’s artistic program. Could you, to shed light on this aspect, list a few you’ve had to consider over the years ? Have they changed or evolved over time ?
The size, capacity, and location of venues is one. Creating coherent and convincing Franco-German groups capable of mobilizing enough public to fill 500-seat venues in Strasbourg and Germany every year is a real headache I wouldn’t wish on anyone !
In Strasbourg, we lack appropriate venues for music. The worst is probably the eternal question of filling the venues… I had to fight for years with the authorities to make them understand that we couldn’t both advocate for creation and artistic risk and fill the venues. But over time, and with a public that often comes from far away, including from Switzerland, Germany, Luxembourg, both young and old seeking rarity and uniqueness, our attendance rate, as we say in the business, is very good. And then… no one likes empty venues.
The most problematic is the artistic budget, which keeps shrinking because operating costs are skyrocketing while the amount of subsidies stagnates or decreases, and that’s just the beginning. In recent years, we’ve had to create new activities to generate new funding. It’s exhausting in the long run.

When I started this job, I quickly developed an anxiety about the programming : how to avoid falling into a routine, into a certain “comfort” ? How to maintain the energy to stay curious and open ? How to stay connected to the emerging generations?… Have you ever feared falling into this trap ? What strategies have you used to avoid this pitfall ? Have you ever been tempted to delegate part of the programming, for example ?
I feel that anxiety every year. Each time, I wonder how I’m going to make it work. I believe I manage to pull it off every time, but I have no strategy apart from combining double-bill performances that force the imagination or finding new venues with new constraints, like the concerts at the planetarium, for example.
That said, I recently feel like I’m getting weary (it was time !). There are too many constraints that prevent me from focusing solely on the music. Delegating part of the programming would be unthinkable for me. It would be depriving myself of the best part of the job, no joke !

What kind of listener are you at concerts ? Are you able to put aside your role as a programmer and lose yourself in the music ? I imagine it’s not exactly the same when it’s a concert you’ve programmed versus when you’re attending someone else’s…
It depends on the venue and circumstances. I give myself up to the music when it speaks to me, otherwise, I leave, unless politeness requires me to stay.
Then, when attending others’ concerts, I sometimes ask myself if I would have programmed what I’m hearing. If not, I try to sneak away, especially when there are five concerts a day and my ears are already overloaded.

Do you still attend a lot of other festivals ? Have any of them influenced your approach to organizing and programming a festival ?
I traveled a lot for about 25 years. Since COVID, traveling has become a nightmare, even in Europe. The Europa Jazz in Le Mans certainly influenced me in the late 1990s/2000s. The European programming was thriving. The Saalfelden festival in Austria too. New York’s downtown clubs especially completed the picture. Seeing how your colleagues organize things is always interesting, of course.

The music we support is alive, constantly evolving. What do you think have been the major trends of transformation in this music over the past 30 years ? Could you give me some names of musicians who, in your opinion, have « changed the game » during this period ?
For me, it started with Steve Lacy in the 1980s or how to build and develop music with the same, ever-changing group over the long term (but I’d already heard him in the 1970s…). Writing, improvising, being rooted in the Monkian heritage and emancipating from it. Then, Dave Liebman, especially with Quest in the 1980s/90s, “A chromatic approach to melody and harmony.” Then, from the 1980s, the in-depth rhythmic work brought by Steve Coleman with M-Base and, later, his work with Five Elements.
Tim Berne also brought a very unique compositional world from the 1990s, especially in his trio work. Like a descendant of Lacy, in a way, with his winding musical thought…
Marc Ducret seems essential to me in this regard, both as a soloist and composer. He is unique. Benoît Delbecq also opened up a totally original path. Craig Taborn, Matt Mitchell… Steve Lehman… Did they really change the game ? I don’t know, but they certainly opened new doors. A number of very talented young musicians now blend elements that combine improvisation and composition, drawing from a very erudite knowledge of all 20th-century music. Oliver Steidl & the Killing Popes or Valentin Ceccaldi and the quartet Bonbon Flamme are also paving exciting paths off the beaten track…

Do you still think jazz holds an important place in the contemporary music scene ? How do you perceive its evolution ? Does the classification of festivals by aesthetics still make sense to you today ?
Yes, undoubtedly, and new forms with more stylistic heterogeneity are increasingly emerging, but the surrounding indifference doesn’t help them. How many of us in France programmed Ex Machina by the ONJ of Frédéric Maurin and Steve Lehman, for example ? What a shame… We need to tear down the walls of the chapels. A festival like Big Ears in Knoxville/USA is doing that work. I hope my successor will take a path like that.

I’m not sure if music can change the world, but it can certainly change lives. Could you name 2 or 3 concerts (that you’ve programmed or not) that changed your life ?
A Sonny Rollins concert at NJP. The Jarrett/Peacock/DeJohnette trio at the Palais des Congrès in Strasbourg (I couldn’t sleep the whole night). Once, I had the feeling of being at the heart of a historic event, and it was true : one of the last concerts of the Liberation Music Orchestra by Charlie Haden with Carla Bley at Jazzdor. I’ll never forget Mal Waldron and Jeanne Lee… their gentleness…

La Maison Fille du Soleil, François Tusques / Le Corbusier

Philippe Ochem, festival Jazzdor © Teona Goreci

Quand on est programmateur, on est rapidement pris sous l’avalanche de sollicitations inhérente à ce métier. Devoir dire « non » bien plus souvent que « oui », et parfois se confronter à la frustration des artistes n’est ni facile ni agréable… Comment as-tu géré cela pendant toutes ces années ?
Comme j’ai pu, sincèrement. C’est difficile. Au fur et à mesure des années j’ai appris à dire non mais c’est toujours compliqué. Certains musiciens aiment cette franchise, d’autres non. C’est l’une des difficultés de ce métier.

Quand je suis arrivé au festival Météo à Mulhouse, une partie du public me disait : « On en a marre de voir Peter Brötzmann à chaque édition du festival ». D’autres (parfois les mêmes) se plaignaient finalement quand il n’était pas là. A Sons d’hiver, je me suis récemment rendu compte que j’avais invité Hamid Drake à chaque édition depuis que je suis arrivé en 2018… As-tu de ton côté des artistes qui t’ont suivi dans tes programmations toute ta carrière ? Que représente pour toi cette notion de fidélité envers certains artistes ?
Hahaha ! Oui je connais ça très bien. J’ai programmé Marc Ducret chaque année pendant peut-être quinze ou vingt ans. Sans le faire exprès, presque, tellement l’évidence musicale était forte. Joachim Kühn, Louis Sclavis, Daniel Erdmann, Samuel Blaser, François Corneloup, Steve Lacy, Mal Waldron, je ne peux les nommer tous, ont été mes compagnons de route pendant toutes ces années. J’aime cette idée de compagnonnage au long cours, de chemin qui se construit mutuellement.

Un sujet revient fréquemment dans les conversations entre professionnels : le vieillissement supposé du public dans les festivals de jazz. Quelle analyse fais-tu par rapport à ça ? Qu’en est-il à Jazzdor ? Penses-tu au renouvellement des publics quand tu fais la programmation du festival ?
Et à l’opéra, aux concerts classiques, au théâtre ? Le problème c’est le manque d’éducation. Le manque de pratique artistique collective à l’école. La marchandisation de l’art. Je ne pense pas au renouvellement des publics quand je programme, je ne pense qu’à la qualité musicale des projets et à comment elle s’inscrit dans son époque.

When you’re a programmer, you’re quickly overwhelmed by the avalanche of requests that comes with the job. Saying « no » far more often than « yes » and sometimes dealing with artists’ frustration is neither easy nor pleasant… How did you manage that over the years ?
As best as I could, sincerely. It’s difficult. Over the years, I’ve learned to say no, but it’s always complicated. Some musicians appreciate this honesty, others don’t. It’s one of the difficulties of this job.

When I began at the Météo festival in Mulhouse, part of the audience told me, « We’re tired of seeing Peter Brötzmann at every edition. » Others (sometimes the same people) would complain when he wasn’t there. At Sons d’hiver, I recently realized that I had invited Hamid Drake to every edition since I arrived in 2018… Do you have artists who’ve followed you throughout your career ? What does this notion of loyalty to certain artists represent for you ?
Hahaha ! Yes, I know this very well. I programmed Marc Ducret every year for maybe 15 or 20 years. Almost without meaning to, as the musical evidence was so strong. Joachim Kühn, Louis Sclavis, Daniel Erdmann, Samuel Blaser, François Corneloup, Steve Lacy, Mal Waldron, I can’t name them all, have been my companions throughout all these years. I love this idea of long-term companionship, of a journey built together.

A frequent topic in conversations among professionals is the supposed aging of the audience at jazz festivals. What is your take on that ? How is it at Jazzdor ? Do you think about audience renewal when programming the festival ?
And what about opera, classical concerts, and theater ? The problem is the lack of education. The lack of collective artistic practice in schools. The commercialization of art. I don’t think about audience renewal when I program. I only think about the musical quality of the projects and how they fit into their time.

discaholic : Mats Gustafsson & his LP Collection © Ziga Koritnik

Philippe Ochem © Abdesslam Mirdass

« Pour moi le modèle idéal serait un lieu unique avec plusieurs salles, convivial avec bar et restaurant, avec un programme dense et éclectique. »

« For me, the ideal model would be a unique venue with several rooms, a friendly atmosphere with a bar and restaurant, and a dense and eclectic program. »

Si, sans contrainte d’aucune sorte, tu avais pu apporter un changement majeur à Jazzdor ces dernières années, qu’aurais-tu fais ?
J’ai du mal à l’imaginer tant il aura fallu faire face à de multiples contraintes durant toutes ces années. Mais pour moi le modèle idéal serait un lieu unique avec plusieurs salles, convivial avec bar et restaurant, avec un programme dense et éclectique.

Philippe, tu as décidé de prendre ta retraite et de passer la main en 2025. D’ici quelques mois, quelqu’un d’autre que toi continuera l’aventure Jazzdor. Comment as-tu imaginé ta succession ? Te sens-tu prêt à être extérieur à ce qui se passe à Jazzdor ? 
J’apprends en marchant et mes pas me guident doucement vers la sortie, j’en fais l’apprentissage. Ma succession est entre les mains d’un jury, je dois m’y résoudre. Je pense être presque prêt désormais à passer à autre chose mais le chemin est long. C’est la première fois que je prends ma retraite, tu sais… ☺

Comment comptes-tu occuper ton temps ces prochaines années ? Quelle place occupera la musique ?
Je n’ai pas de plan et souhaite me poser et réfléchir, me débarrasser du plus de contraintes possibles dans un premier temps. Nous avons, ma femme et moi, commencé la rénovation d’une vedette fluviale hollandaise des années 80 (la Lazy Bird). Le plus gros est fait mais il reste pas mal de boulot.
La musique fera toujours partie de ma vie et mon piano s’impatiente, veux-je croire, mais je vais aussi essayer d’écrire sérieusement, de reprendre la peinture…
Et puis j’ai récemment été élu à la présidence de l’ONJ. Je vais accompagner Sylvaine Hélary pendant quelques années, ce qui me permettra aussi de garder un pied dans le « métier ».

Quand j’ai commencé ce métier, je suis allé rencontrer quelques collègues, pour prendre des conseils. Je me souviens être venu te voir par exemple quand j’ai démarré au festival Météo à Mulhouse. Quels conseils aurais-tu à donner à un.e directeur.trice artistique qui, aujourd’hui, se lancerait dans le métier ? A ton avis, quelles sont les qualités indispensables pour « réussir » dans ce métier ?
Avoir un projet ambitieux et avoir assez d’opiniâtreté pour le défendre. Il faut à la fois de la patience et de l’obstination.
Et avant tout il faut comprendre la musique qu’on entend au-delà de l’émotion qu’éventuellement elle procure. C’est-à-dire qu’il faut se former d’une façon ou d’une autre. Ecouter et/ou jouer beaucoup de musique. Puis creuser et creuser encore.

If, without any constraint, you could have made a major change to Jazzdor in recent years, what would it have been ?
I have difficulty imagining it, given the many constraints we’ve had to face over the years. But for me, the ideal model would be a unique venue with several rooms, a friendly atmosphere with a bar and restaurant, and a dense and eclectic program.

Philippe, you’ve decided to retire in 2025… In a few months, someone else will continue the Jazzdor adventure. How did you envision your succession ? Are you ready to be « outside » of what happens at Jazzdor ?
I learn as I go, and my steps are slowly guiding me toward the exit ; I’m learning that process. My succession is in the hands of a jury, and I have to come to terms with that. I think I’m ready to be outside, but it’s not easy. I’ll still be there to support the festival, but from a distance. ☺

How do you plan to spend your time in the coming years ? What role will music play in that ?
I don’t have a plan yet. I want to settle down and reflect, get rid of as many constraints as possible at first. My wife and I have started renovating a Dutch riverboat from the 1980s (the Lazy Bird). The biggest part is done, but there’s still quite a bit of work left. Music will always be a part of my life, and my piano is growing impatient, or so I’d like to believe. But I’ll also try to write seriously, pick up painting again…
And recently, I was elected president of the ONJ (Orchestre National de Jazz). I’ll be working alongside Sylvaine Hélary for a few years, which will also allow me to keep a foot in the « business. »

When I started in this profession, I went to meet a few colleagues to get advice. I remember coming to see you, for example, when I started at the Météo festival in Mulhouse. What advice would you give to someone starting out as a programmer today ? In your opinion, what are the essential qualities for success in this field?You need to have an ambitious project and enough determination to defend it.
It takes both patience and persistence. Above all, you need to understand the music you hear beyond the emotion it might evoke. That means you have to educate yourself in one way or another. Listen to and/or play a lot of music. Then dig deeper and keep digging.

propos recueillis par Fabien Simon, mars 2025

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