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entretiens

echoing souls

#1. la percussion

by/par moussa sy et sons d’hiver

Echoing Souls est une série d’interviews, avec des artistes programmés au festival Sons d’hiver, sur les rapports intellectuels et spirituels qu’ils peuvent entretenir avec leurs instruments de musique… Sur quoi s’appuient les mots qui nomment leurs instruments, et/ou les gestes artistiques qui leurs sont appliqués ? Que racontent-ils sous l’angle de la langue, du langage, de la transcendance, de la science ou de la technologie ?
Cette série se construit sur le thème d’une famille d’instruments de musique : instruments à vent, percussions, cordes, électroniques ou hybrides.
Cette 35e édition du festival s’est conjuguée avec une diversité d’instruments de percussion à approche directe ou intégrant un système percussif mécanique ou par codage numérique : marimba, congas, balafon, batterie, piano, Djembé, synthétiseur, zarb, etc… Nous avons donc voulu célébrer la dimension percussive de l’acte musical avec ces cinq formidables artistes que sont Benoit Delbecq, Dudù Kouaté, Chad Taylor, Jeremiah Chiu et Famoudou Don Moye.

Ces entretiens se composent de questions communes, posées aux 5 musiciens (« together »), et de questions individuelles posées à chacun d’eux (« face-to-face »).

Echoing Souls is a series of interviews with artists invited to perform at Sons d’hiver festival. It’s focusing on the intellectual and spiritual relationships they maintain with their musical instruments. What do the words that name their instruments evoke, and/or the artistic gestures applied to them, when viewed through the lenses of language, linguistics, transcendence, science, or technology ?
The series is built around the theme of a family of instruments : wind instruments, percussion, strings, electronic or hybrid.
As this 35th edition of the festival coincided with a wide diversity of percussion instruments—whether approached directly or incorporating mechanical percussive systems or digital coding (marimba, congas, balafon, drum kit, piano, djembe, synthesizer, zarb, etc.)—we wanted to celebrate the percussive dimension of the musical act with five remarkable artists : Benoît Delbecq, Dudù Kouaté, Chad Taylor, Jeremiah Chiu, and Famoudou Don Moye.

These interviews consist of common questions asked to all five musicians (“together”) and individual questions asked to each of them (“face-to-face”).

TOGETHER – questions communes

Sur une percussion ou sur tout autre dispositif contenant un système percussif, diriez-vous FRAPPER ou y a-t-il un autre verbe ou d’autres mots qui incarnent mieux l’idée que vous vous faites du geste qui produit le son ?

benoit delbecq

Tous les mots relatifs au toucher ou au mouvement font partie de mon lexique pour ce qui est de provoquer la montée d’un marteau de piano vers la corde ! Il faudrait en inventer d’autres d’ailleurs, car il existe mille et une façons d’appuyer sur la touche du clavier, on en apprend tous les jours. Toute percussion implique la notion de levier. J’utilise pas mal ce mot ! D’une force exercée contre une matière, de rencontres de matières (baguette/cymbale, bois d’une touche/feutrine du marteau/acier de la corde, etc…) et de… gravitation universelle ! Aussi, en acoustique, percuter c’est produire un impact-échange de forces physiques, dont le son obtenu contient toutes fréquences allant de 0Hz à l’infiniment aïgu sur un instant infiniment court… comme un ultra-concentré de bruit blanc. Autrement dit, l’impact provoque toutes les fréquences du monde et c’est la matière frappée (et aussi l’objet produisant l’impact) qui va réagir – résonner – en fonction de sa forme, de son usinage éventuel, de la densité, de la tension (d’une peau, d’une corde), et bien sûr des spécificités acoustiques des matières impliquées (métal, bois etc.).

Chad TAYLOR

Je ne dirais pas « battre », je ne dirais pas non plus « frapper », « tapper », « archet » ou « souffler ». Je ne dirais rien du tout. La raison pour laquelle je n’utiliserais aucun verbe, c’est que dès que je le fais, je me fixe une limite. La percussion, selon moi, n’a pas de limites.

Jeremiah CHIU

Une grande partie de mon approche de la synthèse sonore est liée au rythme. Je sépare rarement les composantes de mes compositions selon des voix traditionnelles — c’est-à-dire le beat, la mélodie, etc. Au contraire, j’aime expérimenter avec l’instrument afin de trouver des moments où une seule voix peut intégrer de multiples aspects de la composition, du mélodique au rythmique.
Ainsi, pour moi, il s’agit davantage de l’interaction et de la juxtaposition entre le rythme, la mélodie et la forme que de la notion de beat en tant que telle. Cette approche me laisse plus de liberté pour explorer de nouvelles manières d’exprimer des idées musicales.

FAMOUDOU DON MOYE

BLIP(s), BLAP(s), FLIP(s), FLAP(s), CHING-CHICKA-CHING, KAK-KAK-DU-KAK, DA-DOUUUM, BRAKK, BRAKK, TAKA-TOUK-TOUKA-TOUK, KA-BLAMMMM, SWISH, SWOPP, TI-TI-TI-TIZZZZZ, KA-DUNG, KA-DUNG, ZIIINNNGGG, et bien d’autres rythmes et expressions trop nombreux pour être mentionnés  ! ! !

Dudù KOUATÉ

Depuis des temps immémoriaux, en Afrique, les mots frapper et battre ont été utilisés pour décrire l’acte de jouer de la percussion.
Dans d’autres cultures, c’est plutôt le verbe jouer qui s’est imposé — un mot qui évoque la joie, la fête, et qui s’applique à l’ensemble des instruments. Mais dans le contexte mondial actuel, il est devenu difficile de réduire la pratique de la percussion à ces deux termes.
Le monde de la percussion a profondément évolué : il offre aujourd’hui une infinité de possibilités, tant dans la pratique que dans l’exécution et la perception du son.
S’agissant maintenant de la vision contemporaine, nous employons bien d’autres termes pour décrire ces nouvelles manières de jouer : frapper, claquer, battre, brosser, trembler, racler, rouler, étouffer, ou encore donner des coups d’archet à des objets étrangers au monde traditionnel de la percussion — comme c’est le cas avec les générateurs électroniques de sons percussifs.

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benoit delbecq

 … Je n’ai pas de couleur particulière en tête pour la notion de percussion, car c’est un autre type de vibration, la couleur d’une vibration c’est le timbre et la vie du timbre et des hauteurs etc.  Le son, c’est très physique pour moi… c’est le geste qui va faire vivre le son dans l’air… le geste collectif aussi. La plus naturelle des percussions à mes oreilles serait la pluie qui tombe sur des feuilles d’un arbre, sans action humaine 

Chad TAYLOR

Nous, êtres humains, ne comprenons pas toutes les couleurs. Les oiseaux, les abeilles, les reptiles et les papillons peuvent voir la lumière ultraviolette, qui est invisible à l’œil humain. Ce que nous sommes capables de voir n’est qu’une toute petite portion de ce qui se trouve réellement devant nous.

question précédente

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FAMOUDOU DON MOYE

Or, pourpre, argent, rouge, bleu, jaune, blanc, noir ; à travers les feux, les eaux, les nuages ; de la terre jusqu’au ciel grand ouvert et jusqu’au cosmos ; pour incarner / projeter humblement ces couleurs dans les sentiments, les émotions humaines, la puissance des rythmes, des harmonies, des mélodies de ma musique ! ! !

Dudù KOUATÉ

La couleur que j’associe le plus spontanément à la percussion est le brun terreux, symbole d’enracinement, de matière et d’éléments naturels. Mais parfois, c’est le orange qui domine mon imaginaire : une couleur de chaleur, de mouvement, de vitalité, et de rythmes dansants.

Jeremiah CHIU

Tous les sons (synthétisés ou échantillonnés) représentent un spectre de timbres et de tonalités. D’une certaine manière, choisir une seule couleur pour représenter un son me paraît limitant. Par-là, je veux dire que la couleur n’existe pas dans le vide. Par exemple, si je peignais ma chambre avec un seul échantillon de peinture bleue, cette teinte de bleu changerait de manière spectaculaire au fil de la journée en fonction des conditions de lumière et de ma perception. En réalité, elle n’est jamais statique. Ainsi, certes, le bleu provient d’un même pot de peinture, mais l’expression de ce bleu sur chaque surface est totalement différente — toujours en mouvement.
De la même façon, la nature n’est jamais immobile. Elle ressemble davantage à une multitude de multitudes, à une horloge des temps.

face-to-face – questions individuelles

benoit delbecq

Le piano intègre un mécanisme percussif dans son système interne. Quelle est la place de la percussion dans vos compositions et vos improvisations ?

Quand je compose — et par extension quand j’improvise — je cherche des phénomènes qui produiraient soit telle ou telle impression, soit tel ou tel ressenti. La percussion fait partie de mes nombreux outils — je l’aime car elle agit sur la danse du monde ; le piano recèle plein de possibles que les accents — plus percussifs — contribuent à révéler.

Famoudou Don MOYE

Vous faites partie de ces artistes qui ont marqué l’histoire de la musique, dans ce qu’il y a de plus créatif avec toute l’influence que cela a eu sur des générations de musiciens.
Le festival Sons d’hiver a souhaité vous inviter pour une nouvelle création qui sera jouée le 31 janvier 2026 au théâtre de Cachan. Cette création, vous avez voulu l’orienter sur le thème de la diaspora en invitant plusieurs musiciens africains vivant en Europe à y participer. Votre relation avec l’Afrique semble avoir une forte dimension spirituelle en plus de la dimension musicale. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

La dimension spirituelle de ma connexion avec l’Afrique découle de mes cinq décennies de participation, en tant que percussionniste (joueur de tambours à mains), aux rites et rituels des religions traditionnelles de la Santeria et du Vaudou, qui ont béni mon âme et sauvé ma vie dans des moments de crise… La dimension musicale de cette connexion découle de plus de six décennies à étudier, apprendre, répéter, jouer, … à travers mon interprétation afro-américaine des rythmes et mélodies de Porto Rico, Cuba, Guadeloupe, Jamaïque, Colombie, Brésil, Mali, Guinée, Liberia, Sierra Leone, Nigeria, Congo, Afrique du Nord et du Sud…Approfondir davantage ma poursuite inlassable de la « pulsation pan-africaine » à travers la diaspora et au-delà… Achè ! ! ! ! ! 
Paix mondiale par la productivité créative, bénédictions ancestrales !

Dudù KOUATÉ

En wolof, langue nationale du Sénégal, Ndeund est le mot pour dire percussion et Teugg est le verbe pour dire battre ou frapper le tambour. Le premier est très proche du mot « Deunn » qui signifie poitrine (caisse de résonnance) et le second, Teugg,  est aussi le nom qui est donné au forgeron. Il semblerait donc que la percussion et ses attributs soient très liés au corps et à la notion de la fabrication. Que pouvez-vous nous dire là-dessus ?

Le mot Teugg peut à la fois signifier taper et forger — d’où vient d’ailleurs le nom de forgeron. 
Le geste, souvent, dicte le terme utilisé pour le décrire, comme c’est le cas pour la plupart des instruments africains dont les noms sont d’origine onomatopéique. Ce choix linguistique ne relève pas d’une pauvreté lexicale, mais plutôt de la richesse expressive et de la simplicité descriptive des langues africaines, profondément ancrées dans le concret et le sensible. En intégrant de multiples perspectives, nous cherchons à saisir l’essence riche et plurielle de la musique, en tant qu’élément vital de l’identité de ces peuples.
Le continent africain compte plus de 2.000 groupes ethniques, différant par leurs langues, leurs cultures, leurs environnements et leurs modes de vie — chacun portant une vision singulière de la musique et du rythme.

chad taylor

Vous êtes batteur, compositeur, professeur associé et directeur artistique à l’université de Pittsburg aux États-Unis. Y a-t-il un poème, une citation d’auteur ou toute autre œuvre artistique ou littéraire qui vous inspire quand on vous dit SON DE LA PERCUSSION ET ESPACE PHYSIQUE PROCHE OU LOINTAIN ? Si non, que représente pour vous ce rapport du son et de l’espace ?

L’espace et le son sont eux aussi sans limites. J’ai écrit une composition sur mon album The Daily Biological, intitulée Between Sound and Silence. Le temps existe entre le son et le silence, mais nous ne sommes peut-être pas capables de le percevoir ou de le comprendre. C’est l’inconnu. J’ai toujours été intéressé par la reconnaissance de l’inconnu, non seulement dans la musique mais aussi dans la vie. Quand nous faisons face à l’inconnu, les possibilités deviennent infinies.

« Le possible a été essayé et a échoué. Il est maintenant temps d’essayer l’impossible. » — Sun Ra

Jeremiah CHIU

Les sciences mathématiques et la physique ont eu un impact effectif sur l’invention et la conception d’instruments de musique tel que le synthétiseur numérique ou modulaire. À travers ce type d’instrument, que vous inspire le passage du formalisme mathématique à l’expression d’une subjectivité par l’art de la musique ?

Avec la synthèse sonore, je suis toujours attiré par des formes d’expression dont on ne peut pas discerner précisément comment elles ont été créées. Cela tient parfois aux complexités superposées de la modulation d’un son, de son édition, ou des deux à la fois. La relation n’est alors plus directe, univoque, et cela donne une impression de nouveauté.
Je crée souvent des polyrythmies sur le modulaire en séquençant… un séquenceur. Par exemple, je peux construire un rythme en 4/4, puis improviser sur la séquence qui cadence ce 4/4 afin d’y ajouter des espaces, des silences, des multiplications, etc. Il y a beaucoup de mathématiques impliquées dans ce processus, mais ce n’est pas cela qui m’intéresse en soi. Ce qui m’importe, c’est le son, la sensation qu’il procure, son caractère génératif, malléable et imparfait.
Avec d’autres instruments, comme le piano, on peut la plupart du temps voir ou entendre clairement quelle touche est jouée, et la relation est beaucoup plus directe. Avec la synthèse, j’aime le mystère. Je m’intéresse à la dimension organique et humaine du son. Il raconte une histoire et peut porter la même énergie brute et émotionnelle qu’une voix. L’électricité, comme on le sait, n’est ni fixe ni unique : elle est vivante, elle oscille. Ainsi, lorsque je compose ou que je joue, je pense rarement aux mathématiques qui sous-tendent les compositions ou la création des sons, et je me concentre plutôt sur l’écoute de la manière dont les sons interagissent avec leur environnement.

Si je vous dis « PARTICULES ÉLÉMENTAIRES EN COLLISION », un titre d’un enregistrement qui vous vient à l’esprit ?

M. Zalla (Piero Umiliani) – Mafia Oggi

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