Patrick Chamoiseau

 © Eric Daribo

William Parker

 © Jimmy Katz

Patrick Chamoiseau

William Parker

Patrick Chamoiseau est l’écrivain-conteur de l’entre-deux mondes, d’entre les mondes dits anciens et dits nouveaux, de tout ce qui s’ouvre et se brasse entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique, leur ressac, des imaginaires décolonisés et fertilisés par d’autres avenirs que celui que l’humanité se prépare. Pour cela il a reçu le Prix Goncourt, et bien d’autres distinctions, et bien mieux que des distinctions.

Patrick Chamoiseau is the writer-storyteller of the in-between worlds, of the so-called old and new worlds, of all that opens and stirs between Europe, Africa and America, of their backwash, of the imaginary worlds that have been decolonized and fertilized by other futures than the one that humanity is preparing for itself. For this he received the Prix Goncourt, and many other distinctions, and much better than distinctions.

William Parker est le muse-physicien, au gouvernail de sa contrebasse et d’orchestres qui sont toujours des assemblages et des assemblées, des communes libres. Grand mémorialiste et visionnaire de l’idée que la musique est une arche, qu’elle est magie et poésie. Pour cela il a été surnommé « le maire de New York », le vrai maire de New York, le maire initiatique d’une ville, Gotham ou Zion, qui n’aurait en réalité plus besoin de maire.

William Parker is the muse-physician, at the helm of his double bass and orchestras that are always assemblies and assemblies, free communes. A great memorialist and visionary of the idea that music is an arch, that it is magic and poetry. For this reason he was nicknamed “the mayor of New York”, the true mayor of New York, the initiatory mayor of a city, Gotham or Zion, which would not really need a mayor anymore.

Patrick Chamoiseau /
William Parker

Conversation épistolaire

Patrick Chamoiseau /
William Parker

Epistolary discussion

En février 2022, William Parker sera l’invité de Sons d’hiver avec son poème symphonique Trail of Tears – qui évoque et invoque les esprits d’un moment tragique de l’histoire nord-américaine, de l’histoire mondiale : la déportation des Cherokees sur ces terres dont ils pensaient qu’elles n’appartenaient à personne. Nous n’aurons pas l’indécence des raccourcis saisissants, mais il semble que l’humanité soit engagée aujourd’hui dans un autre de ces moments, sur la même trajectoire, et qu’il va nous falloir des trésors de détermination, d’intelligence et de sensibilité aussi pour traverser réellement cette époque, ce mauvais miroir.
Pour aborder ces sujets sensibles donc, et parce que le festival Sons d’hiver a une longue histoire d’événements parallèles à sa programmation, nous avons eu l’idée de proposer un dialogue épistolaire en amont de cette performance, à deux êtres faits pour s’entendre. Nous avons proposé au contrebassiste-activiste new-yorkais William Parker et à l’écrivain-poète martiniquais Patrick Chamoiseau d’entretenir une correspondance, hebdomadaire, en amont du concert.
Patrick Chamoiseau et William Parker sont unis ne serait-ce que par l’art du conte qu’ils pratiquent, dont ils infusent tout ce qu’ils font, chacun à sa manière, dans l’écrit et dans la musique, et par une intelligence des hybrides et des mutants que nous sommes toutes et tous : de la myriade des relations à faire et des relations qui nous font. Rapport à la musique pour Patrick Chamoiseau et rapport à la littérature pour William Parker – à l’imaginaire humain en général ; rapport poétique à l’existence, à la vie en société ; vaisseaux de la transculturalité et leur nécessité dans un monde qui digère si mal sa mondialisation, si l’on veut qu’enfin puisse s’envisager un « New World Order » comme le chantait Curtis Mayfield…
Alexandre Pierrepont

In February 2022, William Parker will be invited by Sons d’hiver to present his symphonic poem Trail of Tears – which evokes and invokes the spirits of a tragic moment in North American history, in world history: the deportation of the Cherokee to the land thought to belong to no one. We won’t have the indecency to make striking leaps, but it seems that humanity is moving today towards another one of these moments, on the same trajectory, and that we will need treasures of determination, intelligence as well as sensitivity to really get through these times, this bad mirror.
To address these sensitive issues, and because the Sons d’hiver festival has a long history of parallel events to its programming, we had the idea of organizing an epistolary dialogue prior to this performance, between two people made to get along. We asked William Parker and Patrick Chamoiseau if they would maintain a weekly correspondence before the concert.
Martinique writer-poet Patrick Chamoiseau and New York bassist-activist William Parker are united if only by the art of storytelling that they practice, with which they infuse everything they do, each in his own way, in writing and in music, and by an deep understanding of the hybrids and mutants that we all are: of the myriad of relationships to be made and of the relationships that make us. Patrick Chamoiseau’s relationship to music and William Parker’s relationship to literature – to the human imagination in general; a poetic relationship to existence, to life in society; vessels of transculturality and their necessity in a world that is digesting its globalization so badly, if we want to finally envision a “New World Order” as Curtis Mayfield would sing…
Alexandre Pierrepont

1.

lettre de Patrick Chamoiseau (17. 11. 2021)

réponse de William Parker (24. 11. 2021)

2.

lettre de Patrick Chamoiseau (1er. 12. 2021)

réponse de William Parker (5. 12. 2021)

3.

lettre de Patrick Chamoiseau (7. 12. 2021)

réponse de William Parker (12. 12. 2021)

4.

lettre de Patrick Chamoiseau (15. 12. 2021)

réponse de William Parker (18. 12. 2021)

Coordination & traduction des lettres de William Parker : Alexandre Pierrepont
Traduction des lettres de Patrick Chamoiseau :  Ìyá Aláàṣẹ
correspondance à l’initiative du festival Sons d’hiver

lettre 1 : Patrick Chamoiseau à William Parker

letter 1 : Patrick Chamoiseau to William Parker

Mana, Guyane, 17. 11. 2021

Mana, French Guiana, 17. 11. 2021

Cher William Parker,

Le monde que nous vivons crée des fraternités improbables. Il est fait de tellement de circulations que des choses nous parviennent, nous habitent, et génèrent des alliances magnétiques. Elles ne sont pas nourries de rencontres physiques, mais profilées dans des visions confluentes du monde. J’ai lu ce que tu dis. J’ai médité sur ta musique. Nous ne cessons d’imaginer le monde, de vivre au monde, de sentir à quel point il nous traverse, et d’étranges fraternités se créent ainsi ; surtout quand cette attention sensible, portée au monde, s’incline d’abord vers ce qui souffre, qui hurle encore, qui a disparu – ou plutôt : qui a « désapparu », nous laissant ainsi d’étranges sillages d’absences dans lesquelles, dessous des scintillements d’oubli ou des écumes d’indifférences, subsistent de belles leçons pour nos humanités.

Vivre au monde d’abord par ce qui souffre et qui est douloureux, nous préserve de nous accommoder aux forces dominantes, aux verticalités écrasantes, aux « devenirs » majoritaires où seuls s’accordent, dans le concert des plus puissants, les parts les plus sombres de l’humain. Mais il n’y a, dans notre manière d’être au monde, aucun pathos, aucun dolorisme, aucune de ces lucidités amères qui découragent les jouvences nécessaires de l’âme, juste une enfantine commisération, une ample proximité où ce qui touche l’Autre, et qui s’émeut de l’Autre, porte à plus de vie, épelle la joie profonde que garde en elle toute présence vivante. Nous sommes « frères-monde » ainsi, je le sais, je le sens, et cette correspondance que nous entamons-là, je le dis, nous le révélera.

C’est l’exigence de notre temps que de s’attacher à comprendre ces alliances nouvelles que notre vieil imaginaire ne sait pas déchiffrer. Alliance avec le vivant. Alliance avec les devenirs inconnus. Alliances avec nous-mêmes, et surtout : alliance avec une substance du monde qui est faite de créativités inouïes, de langages, de musique, de rythmes, d’improvisations sur des polyrythmies sans partitions et sans frontières. J’ai toujours éprouvé désir secret, impuissant, d’être musicien. J’ai eu un frère qui l’était, très doué, maître à la batterie. Je l’ai souvent accompagné dans ses interventions, en portant les instruments, et en jouant, juste derrière lui, sur la scène, de la cloche ou de petits ustensiles superflus, maladroits, qui s’inscrivaient sans trop de dégâts dans les océans polyrythmiques qui caractérisent les musiques des Antilles. Je sais qu’être musicien, c’est vivre en état poétique, c’est à dire avec une sensibilité aux forces invisibles. Une sensibilité qui n’est pas celle que connaissent les mystiques, les religieux ou les superstitieux, mais qui garde en elle « l’esprit de science », les fastes de la Raison, les sels de la lucidité. Cet « état poétique » qui est le propre des artistes, est une capacité à s’émerveiller de toutes choses, à célébrer toutes choses, à entendre et à lire toutes choses comme autant de langages, et ainsi à ne rien perdre de ce qui constitue la matière infinie du réel, du détail le plus insignifiant à la réussite la plus spectaculaire, du frisson dérisoire à la houle majeure. Toute grande musique raconte d’abord cela.

Et c’est étrange que ma première lettre, se rédige en Guyane, dans la commune de Mana, dans des circonstances qui ont retardé son écriture, mais qui forment en elles-mêmes un signe poétique. Je suis ici car je prépare avec un réalisateur ami, Guy Deslauriers, un documentaire sur le naufrage d’un navire négrier. Il s’appelait le Leusden. Tu sais mieux que moi, que ces milliers de navires barbares ont arraché en quelques siècles un peu de l’âme de l’Afrique ; que des millions d’Africains ont été engloutis dans les abysses de l’Atlantique ; que les survivants à la traversée ont éclaboussé les îles et les profondeurs du continent américain, d’un mélange de sang de douleurs et de cris, que nous sentons-entendons encore, mais qui, en état poétique, constituent des gerbes d’émergences créatives. Nous nous attachons, chacun de notre côté, chacun avec son art, à les déchiffrer encore, tellement elles sont, d’évidence, chargées d’une haute capacité à humaniser ce que nous sommes et ce que nous avons à devenir. Les grandes douleurs enseignent. Ordonnent aussi.

Cet épouvantable navire avait déjà effectué de nombreuses déportations. Il avait précipité dans la damnation des milliers d’Africains, et, lors de son ultime traversée, il était arrivé en vue des côtes de la Guyane française, le 1er janvier 1738. Il se rendait au Surinam, sa provenance était la Hollande. Il avait longé les côtes africaines durant des mois, récolté d’escale en escale, notamment Elmina au Ghana, sa pauvre cargaison. Il avait traversé l’Atlantique sans trop d’ennui en dehors de l’horreur consubstantielle à ce genre de voyage, jusqu’à son arrivée, en pleine tempête, brumes et rideau de pluie, à cette côte où il s’est empalé sur un banc de sable, dans un syndrome de malchances qui vont le réduire au naufrage. L’équipage aura le temps d’abandonner le navire, mais le capitaine — et c’est de là que je t’écris — avait ordonné que l’on cloue les écoutilles pour que les captifs ne puissent pas sortir de la cale. Voulait-il protéger ainsi sa vie et celle de ses hommes qui sans doute auraient été massacrés par leurs victimes ? Aurait-il pris cette décision en raison d’une totale barbarie de son être ? De quelle substance est faite l’esprit d’un capitaine de navire négrier ? Les 664 Africains sont donc restés à fond de cale, tandis que l’équipage s’enfuyait dans des chaloupes à voiles. Le navire a sombré avec eux, irrémédiablement scellés, immédiatement oubliés, dans cette cale-tombeau.

Le terrible de cette histoire, c’est le moment où le capitaine décide de clouer les écoutilles ; et que quelques marins s’exécutent malgré les cris qui montent des abîmes de la cale. C’est un moment, et c’est une éternité. Les moments-éternité de barbarie humaine sont innombrables dans nos histoires. Tout ce qui est humain est capable du pire et a souvent fréquenté le pire. L’occident esclavagiste, colonialiste, ne dispose en la matière d’aucune tare spécifique. Restent, me semble-t-il, les imaginaires qui président à nos actes : ces aveuglements de l’esprit, de la sensibilité, de la raison, de la décence, qui à tout moment peuvent nous soumettre aux forces démentes que nous avons créées, que nous habitons, qui nous habitent, mais qui se mettent tôt ou tard à nous dominer. Je suis à la fois dans la cale du Leusden à hurler, et je suis sur le pont à clouer les écoutilles. Je suis à me noyer dans les flots qui s’engouffrent sous le pont, et je suis à m’enfuir dans les chaloupes à voiles qui cinglent vers Paramaribo. Je suis dans cet écartèlement, à l’aplomb de cette ombre démentielle, qui appelle à une nouvelle lumière. Un autre degré de l’humanisation. Une autre musique de l’âme. Une improvisation ardente et généreuse de la pensée.

Frère, je suis ici, à Mana, en face de cette embouchure de fleuve où le drame s’est produit, souffles de sel, noir de ciel, je n’entends rien sauf ce que hurle le vent, les oiseaux charognards, la mélodie des palmes de cocotiers, un sillage de ces musiques sans musiciens qui habitent, je le sais, toutes les musiques du monde. Il y a comme une force à imaginer cette présence africaine nouée aux ferrailles rouillées et aux sables aveugles, absorbée par la vase patiente, et qui est là, plus que vigilante, se signalant à nous, et nous forçant à dépasser le crime en une juste création, à commencer par un chant, un pas de danse, et un geste de musique pour être sûrs de ne rien oublier.

Amitiés.
Patrick Chamoiseau 

 

Dear William Parker,

The world we live in creates these improbable fraternities. It is made of so many moving things, some flowing to us, inhabiting us, generating magnetic alliances. These are not fueled by actual encounters, rather they are outlined against certain converging visions of the world. I have read your words. I have meditated on your music. We never cease to imagine the world, to be alive in the world, to feel how intensely this world travels through us, allowing such unforeseen fraternities to emerge; especially when this our sentient attention, turning to the matter of the world, first and foremost inclines towards what suffers, and can be heard screaming still, and has disappeared — or rather, has “unappeared”, leaving us with strange wakes of absences in which, beneath the glitter of oblivion or the froth of indifference, do remain great lessons to gather for all our humankinds.

 To experience the world first and foremost through pain and suffering, is what prevents us from putting up with the forces of domination, crushing verticalities, overwhelming “becomings” devised by the self-declared mightiest, bringing together the darkest parts of mankind. Yet this, our way of experiencing the world, allows for no pathos, no dolorism, none of that sour lucidity which only serves to dishearten the vital enjoyment of the soul; it is rooted in some childlike care for the hurting, a feeling of enhanced proximity, whereby anything that touches another being, or is moved by another being, simply brings about a life expanded, articulating the infinite joy that every living presence necessarily contains. “Brother-World”, that is how we relate to one another, I know it, I sense it, and this commencing correspondence of ours, I am telling you, will spell it out for us.

Our times require that we seek an understanding of those newly forged alliances, which our worn-out imagination is now unable to decipher. New alliances with the living. New alliances with our unknown “becomings”. New alliances with our selves, and most importantly — new alliances with a substance of the world made of unprecedented creativities in language, music, rhythm and polyrhythmic improvisation, regardless of scores and borders. I have always felt this secret, helpless desire to be a musician. I had a brother, he was a musician, gifted, a master of drums. Oftentimes I would tag along to his events, carrying his gear to gigs, standing just behind him on stage, playing the bell or some other minor, superfluous instrument — clumsy, low-keyed enough so as to not cause too much damage in these oceans of polyrhythmic sounds that are the stuff of Caribbean music. And this much I know: to be a musician is to exist in a poetic state, an acute sensitivity to invisible forces. By that I do not mean the kind of sensitivity associated with the mystic, the religious or the superstitious; I mean the kind that feeds on the “spirit of science”, on the splendors of Reason, on the salts of lucidity. Such a “poetic state” is peculiar to artists, who carry forth an ability to marvel, and celebrate, and hear and read all things as though they were so many languages, and hence, will not miss an ounce of what makes the infinite stuff of reality, from the most insignificant to the most spectacular, from petty thrill to major swell. All great music, first and foremost, tells that story.How strange it is that this first letter should be written here in Guiana, in this little town called Mana, in particular circumstances that have delayed my writing to you but which, as such, also constitute a poetic sign. I am here with my friend the film director Guy Deslauriers, working on the shoot of a documentary about the sinking of a slave ship. Leusden was the vessel’s name. You certainly know this better than I do, how over the span of a few centuries these barbaric ships, thousands of them, have ripped away part of the soul of Africa; how millions of Africans have been engulfed in the abyss of the Atlantic; how those who could survive the Middle Passage have splashed the islands and the depths of the American continent with a mixture of blood, pain and screaming, which we still sense and hear, but which, in the poetic state that we share, emerge in flurries of creative energy. We do endeavor, each of us in our own way, each of us with our own art, to decipher these signs, so highly charged, clearly, with the potential to humanize what we are and what we are to become. Great suffering carries teachings. And compels us, too.

The horrendous vessel had already carried out numerous deportations. It had precipitated thousands of Africans into hell, and on this final voyage, it had come in sight of the coast of French Guiana on the 1rst day of January, 1738. It was headed for Surinam, and had originally cast off from The Netherlands. It had sailed along the West African coasts for months, collecting its miserable cargo from port call to port call, from Elmina, Ghana, in particular. It had managed to cross the Atlantic without too much difficulty apart from the intrinsic atrocity that pertains to such a voyage, until its arrival here, in the middle of a storm, curtains of fog and rain, on this coast where it ended up impaling itself on a sandbank, entering a syndrome of bad luck that will eventually cause it to slowly capsize. It appears that the whole crew had time to abandon the ship, but the captain — and this is where I am standing now writing to you — had ordered the hatches to be nailed shut so that the captives below deck could not escape the hold. Is the captain’s decision a matter of protecting his own life and the lives of his men, who undoubtedly would have been massacred by their victims? Could it be that he made this deliberate decision out of his own utter barbarism? Of what substance is a slave ship captain’s mind made? So it was that 664 Africans were left to perish in the hold, while the crew managed to escape aboard small sailing boats. The ship sank with them, all irretrievably sealed in, instantly immersed into oblivion, in this grave of a ship’s hold.

The dread in this story is that moment when the captain decides to order the hatches to be nailed shut; and to think that some of those sailors should comply, all the while hearing all the cries, rising from the abyss of the hold. That moment — is an eternity. In the history of mankind these eternity-moments of barbarity are countless. Everything that is human is capable of the worst and has often been found mingling with the worst. The slave-owning colonialist Western society has no specific flaw in this matter. What remains, it seems to me, is the imagination that presides over our acts: this blindness of mind, of sensitivity, of reason, of dignity, which at any time may subject us to those forces of darkness that we ourselves have created, that we inhabit as much as they inhabit us, and eventually dominate us. I am as much in the hold of the Leusden, screaming, as I am above deck nailing down the hatches. I am drowning in the waves rushing below deck, and I am escaping aboard the lifeboats sailing to Paramaribo. I am wrenched apart in that gap, hovering right above this darkest of shadows, which calls for new light. For another degree of humanization. Another music of the soul. An ardent, generous, improvisation of thought.

Brother, here I stand, in Mana, at the mouth of this river of tragedy, wafts of salt, dark of skies, I hear nothing but howling wind, carrion birds, coconut palm leaves singing their song, this wake of musicianless music that inhabits, I know this to be true, all kinds of music in the world. There is some strength in being here imagining this African presence bound to rusty irons and sightless sands, engulfed by patient mud, this presence there, wakeful and then some, commanding itself to our attention, compelling us to step beyond the crime in a just expression of art, commencing with just a song, a dance step, a gesture in music to make sure we forget nothing.

Yours.
Patrick Chamoiseau

 

letter 1 : William Parker to Patrick Chamoiseau

lettre 1 : William Parker à Patrick Chamoiseau

New York City, USA, 24. 11. 2021

New York City, USA, 24. 11. 2021

Dear Brother Patrick,

How do you make things right? How do we initiate the dance when there is no floor. The slave ship has no bottom. It just keeps going around and around, never making a circle. It is against the law for some people to even dream of freedom. There is no fertile soil to plant seeds of divine creativity. When I look out of the window, I see many people walking down the streets of New York — stepping into a world that is not real. That has never been real since the inception of this country. We used to call it the American nightmare. The poet Bob Kaufman would say the illusionary world. Schools without notebooks, just metal detectors and police to greet the students at the door. Where is our power? What was left to use indigenous reservations called housing projects, drugs, and alcohol at every corner? Everything that this brilliant minority touches (music, dance, literature, science), resonates and lifts us inside to a world called The Tone World. Things will remain imbalanced, and evil will continue to live. The impact of the past regenerates relentlessly across the globe.

We go inside to become superhumans filled with compassion, not to collect facts and figures rather eat and drink art that will get us to the next phase of our existence. Feel. Forgive, never forget, wash in the truth, drink and eat music, relish in being yourself — the message to everyone.
Believe in the fairytale, not capitalism. Back to the original thought, how do we make it right? How do we bring the dead back to life?
Maybe the goals are too lofty, but the communication conversation has created some sparks right now; it is just beginning. The weather here is starting to turn to get colder. This morning I was sitting in my car pretending I was in Vermont, sipping tea and making phone calls.
In all, it has been a good I sign off it’s time to practice. This letter is perhaps the beginning of the formula or redirection to the idea of acceptance with compliance.

William Parker

Patrick, cher frère,

Comment faire pour que les choses s’arrangent ? Comment initier la danse quand il n’y a pas de plancher. Le bateau d’esclaves n’a pas de fond. Il continue à tourner et à tourner, sans jamais faire de cercle. Il nie que certaines personnes puissent même rêver de liberté. Il n’y a pas de sol fertile pour planter les graines de la divine créativité. Quand je regarde par la fenêtre, je vois beaucoup de gens marcher dans les rues de New York – marcher dans un monde qui n’est pas réel. Qui n’a jamais été réel depuis la fondation de ce pays. Nous avions l’habitude de l’appeler le cauchemar américain. Le poète Bob Kaufman dirait le monde illusoire. Des écoles sans cahiers pour les élèves, mais avec des détecteurs de métaux et la police pour les accueillir à la porte. Que reste-t-il en notre pouvoir – avec ces réserves indigènes appelées HLM, avec la drogue et l’alcool à chaque coin de rue ? Tout ce que cette brillante minorité touche (la musique, la danse, la littérature, la science…), résonne et nous élève à l’intérieur d’un monde que j’appelle The Tone World. Les choses resteront déséquilibrées ; le mal continuera à prospérer. L’impact du passé se répercute indéfiniment à travers le monde.

Nous plongeons à l’intérieur de nous-mêmes pour devenir comme des surhommes emplis de compassion – pas pour collecter des faits et des chiffres, mais plutôt pour manger et boire l’art qui nous mènera à la prochaine phase de notre existence. Ressentir. Pardonner, ne jamais oublier, se laver dans la vérité, boire et manger de la musique, se réjouir d’être soi-même – voilà le message pour toutes et tous.
Croyez au conte de fées, pas au capitalisme ! Revenons à l’idée de départ : comment faire pour que tout aille bien ? Comment ramener les morts à la vie ?
Les objectifs sont peut-être démesurés, mais cette conversation et cette communication font jaillir quelques étincelles, en ce moment même, et elles ne font que commencer. Le temps ici est en train de se refroidir. Ce matin, j’étais assis dans ma voiture, et je faisais semblant d’être dans le Vermont, à siroter du thé et à passer des appels téléphoniques.
Dans l’ensemble, c’est un bon moment pour se remettre à pratiquer. Cette lettre est peut-être le début d’une reformulation ou d’une redirection vers l’idée même d’acceptation, en accord.

William Parker

lettre 2 : Patrick Chamoiseau à William Parker

letter 2 : Patrick Chamoiseau to William Parker

Le Lamentin, Martinique, 1. 12. 2021

Le Lamentin, Martinique, 1. 12. 2021

Frère,
Cher William,

Je suis finalement revenu chez moi, en Martinique, après cette saison en Guyane, à Mana. Les scientifiques n’ont pas retrouvé l’épave du négrier Leusden. Avec l’aide d’un drone, ils ont survolé au magnétomètre plusieurs hectares à l’embouchure du fleuve Mana, jusqu’à confirmer l’emplacement d’anomalies magnétiques significatives. Des plongeurs ont gratté la vase au-dessus d’elles, espérant retrouver quelques vestiges, même minuscules, pouvant évoquer la présence en dessous, à quelques mètres sous la vase, de cette épave du XVIIème siècle. Ils ont dû abandonner en raison d’ennuis techniques et des mauvaises conditions climatiques. Leur budget n’était pas suffisant et le matériel dont ils disposaient n’était pas très adapté aux conditions difficiles de cette embouchure. Ils reviendront l’année prochaine, en espérant avoir trouvé entretemps l’argent utile pour un matériel plus conséquent. Je pense, à ce propos, lancer une campagne de soutien international pour les aider financièrement dans la poursuite de cette quête.

Je suis toujours ému en songeant à ces anomalies magnétiques. Il s’agit sans doute d’une distorsion causée par un canon, ou des ferrailles couvertes de sécrétions coralliennes, peut-être des chaînes et des anneaux qui enserrent encore ce qui peut subsister comme reliques humaines après tant de siècles ; peut-être aussi de ces clous qui ont servi à condamner la cale et toute sa cargaison. Je suis resté souvent devant cette embouchure, eaux parfois calmes, parfois circulantes, parfois claires, mais le plus souvent habitées de vase noirâtre et de miettes végétales. Autour, les rives font mangroves et débuts de forêt, et le ciel est immense, plein des majestés régulières de l’aube et du crépuscule.
Le poète Edouard Glissant disait que, pour nous antillais, les paysages sont les seuls monuments. Il voulait dire ainsi que nos ancêtres jetés en esclavage, Amérindiens génocidés, et autres migrants forcés aux errances éternelles, avaient habité nos paysages paradisiaques, non seulement avec ce qu’ils y avaient planté pour échapper à la famine (jardins de survies, arbres nourriciers, plantes comestibles, fleurs symboliques), mais aussi avec les fécondations magnétiques de leurs souffrances, de leur sang, de leurs danses, leurs chants et leurs désirs. Pensant à cette épave, enfouie quelque part, je regarde cette embouchure comme un vaste monument. Un monument qu’il nous reste à nommer, et à rendre lisible.

Tu as mille fois raison de dire que les bateaux négriers n’ont pas de fond. Glissant et Césaire ont fait de leur cale une instance poétique considérable. Césaire y a situé le point de départ de son cri-négritude, et Glissant l’a érigé en gouffre — sorte d’abîme sans fond dans lequel les millions de captifs africains allaient se voir enfouis, ou se retrouver forcés de véritablement « renaître », renaître en terres antillaises et américaines, avec les seulement les « traces » qui leur restaient du grand pays perdu.

L’idée de gouffre suppose aussi que, dans cette horreur des bateaux négriers, le monde ancien s’est lui aussi effondré, ouvrant ainsi à notre ère contemporaine. C’est à partir de là que la colonisation occidentale allait ouvrir la voie au capitalisme triomphant, à la globalisation économique du néolibéralisme. Nous sommes plongés dans une religion de marchés où la consommation, les capitaux et les marchandises ont désormais plus d’importance que le devenir humain. J’aime bien l’idée que, dans le sillage des bateaux négrier, un autre monde est né, le nôtre, celui que nous avons à subir ou à vivre, à éprouver, à penser : à soumettre à nos propres créativités réunies en concert.

La créativité est essentielle pour un être humain. Chaque fois qu’une domination s’exerce, c’est d’abord la créativité qui disparaît, et quand elle disparaît c’est une adaptation mortifère à l’ordre dominant, aux forces dominantes, qui s’installent et qui règnent. C’est pourquoi toute imposition d’un ordre ou toute soumission à cet ordre est avant tout une stérilité. Dominants et dominés sont également frappés.

Dans les plantations américaines, les captifs africains qui se battront pour leur réhumanisation, le feront en grande partie avec et par la créativité. Créativité du danseur qui retrouve, par les grâces de sa chorégraphie, les mémoires de son corps. Créativité du joueur de tambour qui ramène, au cœur de la plantation esclavagiste, la polyrythmie africaine. Créativité du chanteur, qui retrouve de vieilles mélopées enfouies dans sa mémoire. Créativité du conteur qui construit de nouveaux langages avec les langues qui lui restent, et ce qu’il fait des langues qui vivent autour de lui. Cette créativité, cette résistance, se fera sur une base assez inattendue : base de l’individuation qui n’a plus le dispositif communautaire autour d’elle ; base de la polyrythmie qui déconstruit les assises du réel et qui ouvre à d’autres possible ; et enfin base de l’improvisation qui s’élève de l’expérience singulière de chacun, et que chacun exprime en se confrontant à l’expérience singulière des autres. L’orchestre de jazz en est une belle illustration : j’y vois des équations individuelles qui se rencontrent, dans un instant privilégié, sur la base d’une polyrythmie océanique, et qui improvisent, chacun en réaction à l’autre, chaque expérience se nourrissant au vol de l’expérience des autres. Les sociétés qui vont naître dans les Antilles et dans les Amériques seront de cette nature, faites d’un « esprit-jazz » en quelque sorte.
Pas de « sol » dis-tu pour la « divine créativité » ?
L’esprit-jazz — même si le terme « jazz » reste à interroger — est pour moi un sol inattendu, un terreau mystérieux très fertile.

J’aime bien l’idée du « cauchemar américain » que tu évoques si justement. Les USA ne sont rien d’autre que l’archétype de ce capitalisme planétaire qui a fait de nous des données économiques et des consommateurs. Il y a une sorte de mort collective là-dedans, une déshumanisation, que je perçois intensément, et contre laquelle je cherche, à chaque seconde, une alternative qui soit véritablement humaine. Le capitalisme nous domine tant qu’il nous est encore impossible d’imaginer une alternative globale à son règne, pourtant il faudra que nous le fassions. Cela s’impose sans doute à nos générations qui ne sont plus celles du constat et de la dénonciation, mais celles d’une impulsion à la créativité, à l’effervescence des imaginaires. J’accorde une importance capitale à la création culturelle, et donc aux arts, et donc au cinéma, et donc à la littérature, et donc à la musique… Ce sont autant de langages inouïs qui nous rapprochent des complexités du monde vivant, et qui, de ce fait, nous initient à de nouveaux possibles. Un musicien, quand il est puissant, connaît déjà la langue des arbres, du vent, des paysages, il entend les langues animales et même le soupir sans alphabet des pierres.
Un poète aussi.
J’aurais aimé être poète.
Quand j’écris, j’essaie d’être à l’écoute des langages oubliés. Toute langue contient plein de langages perdus, plein de hoquets en devenir. Toute langue comporte en elle toutes les possibilités de langues que l’humanisme à l’occidentale (qui s’est placé au centre de toutes choses, et qui s’est ainsi coupé de toutes choses) a oubliées, ou se montre incapable d’entendre, de lire ou de comprendre. C’est la base de notre tâche, me semble-t-il, que de parvenir à rêver au cœur même du cauchemar, rêver malgré tout (c’est-à-dire agir en créateur) jusqu’à ce qu’il s’effondre, et que la vie, les couleurs, les poèmes, la danse et la joie … nous reviennent avec la force des plus beaux cataclysmes intérieurs.
Les morts que nous avons à ramener à la vie ne sont pas ceux du passé. Ce ne sont pas ceux du Leusden qui gisent dans l’embouchure de la Mana. Les morts qui appellent, c’est nous-mêmes, rien d’autre que nous-mêmes. Et pour réanimer un corps, un esprit, un imaginaire ou une âme, une simple âme, toute la littérature, toute la musique, toutes les danses, tous les langages sont nécessaires, avec cette dose de folie qui confère à la sagesse ses horizons les plus précieux. Frère, si dans ton ciel un oiseau te fait signe, c’est sans doute moi, en salut, ou qu’un bruit inconnu te rappelle Miles Davis, en salut, tu peux répondre en souriant : ce n’est rien d’autre que moi…

Amitié,
Patrick Chamoiseau

Brother,
Dear William,

Here I am back home, Martinique, after quite a time spent in Mana, Guiana. The scientific team could not locate the wreck of the slave ship Leusden. They sent a drone equipped with a magnetometer to survey hectares of sludge and mud at the mouth of the Mana River, which confirmed the presence of significant magnetic anomalies. A team of divers then proceeded to scrape the mud above these anomalies, hoping to find some remains, albeit tiny ones, that might suggest the presence of this 17th century shipwreck underneath, only a few meters below the surface. Eventually they had to give up the search due to technical difficulties and bad weather conditions. Their budget was insufficient and their equipment ill-suited for the rough weather conditions at the mouth of the river. They will be back next year, hoping to have gathered enough money, by then, for better equipment. I am thinking of launching an international support campaign to help fund their mission.

The thought of these magnetic anomalies moves me deeply. They are probably the result of distortions caused by some cannon gun, or rusty irons covered with coral, or perhaps chains and links still clasped onto whatever human relics may remain after so many centuries underwater; perhaps even those very nails used to lock the hold down with all its cargo stuck inside. Oftentimes I have stood before this river mouth, gazing at the waters — sometimes still, sometimes running, sometimes clear, but mostly brimming with blackish mud and vegetal shreds. All around the banks grow mangroves and the outsets of a forest, and the sky above is an immensity, filled with the steady ever-returning splendor of dawn and dusk.
The poet Edouard Glissant wrote that the only monuments we do possess, here in the West Indies, are landscapes. What he meant by that was that our ancestors, those thrown into slavery, and the genocided Native Americans, and the migrants forced into eternal wanderings, they all inhabit these paradise landscapes, not only with what they’ve planted in these soils to escape starvation (survival gardens, nourishing trees, edible plants, emblematic flowers), but also with the magnetic fertilizations of their suffering, their blood, their dances, their songs and their desires. With the wreck in mind, buried some place below, I look at this river mouth and see a tremendous monument. A monument that is yet to be named — to be made legible.

How absolutely right you are when you say that slave ships are bottomless. In the works of poets Glissant and Césaire, the ship’s hold functions as a major poetic statement. The ship’s hold is where Aimé Césaire locates the starting point of his cri-négritude, his blackness-cry, while Edouard Glissant, of that same hold, made a gulf — a bottomless abyss of sorts, in which millions of African captives did end up either buried or forced into “rebirth”, a rebirth on these lands of the West Indies and Americas, with barely a few “traces” remaining from their past existence on the great lost continent.

This idea of an “abyss” also implies a collapsing of the ancient world into the horror of the slave ship, opening up the route to our contemporary era. From then on, Western colonialism would pave the way for the triumphant advance of capitalism and the globalized economy of neoliberalism. Our times are thus immersed in a religion of markets, in which consumption, capital and commodities have become more important than the becoming of mankind. I like this idea, however, that another world was born in the wake of those slave ships, and this world is ours, a world to be enjoyed or be inflicted upon, a world to experience, a world to ponder over — subjecting it to the chorus of all our creativities gathered in unison.

Creativity is the core of us human beings. Each time a controlling power is being exerted, each time the first thing to disappear is creativity. And when that happens, we are forced, fatally, into adapting to that dominant order, those dominant forces taking hold and controlling. Any imposition of an order, any submission to that order, will result above all in sterility. Those who dominate, and those who are dominated, being equally affected.

On the American plantations, the African captives who will fight to recover their own humanity, will do so mainly with and through their particular creativity. Creativity of the dancers who regain, in the grace of their choreography, the memories of their own bodies. Creativity of the drummer who, in the heart of the slave plantation, conjures back the African polyrhythm. Creativity of the singers who retrieve ancient chants from their long-buried memories. Creativity of the storytellers who weave new languages from the threads of their remaining scraps of tongues, and from the existing fabric of other local languages. This creativity, this resistance, happens rather unforeseeably. Unforeseen is indeed the individuation process, with no community system to lean on; unforeseen is indeed polyrhythm, which deconstructs all existing foundations, opening onto every other possibility; unforeseen is indeed improvisation, which rises from the unique experience of each individuality, expressing itself through a confrontation with the particular experience of others. The jazz orchestra is a wonderful illustration for this. I see individual equations gathering, in some extraordinary moment, an ocean of polyrhythmic sounds, all improvisation, calling-and-responding with each other, feeding on the fleeting presence of one another. The human societies created in the West Indies and the Americas are made of this stuff, this “jazz spirit” so to speak.
“No soil” for “divine creativity”, you reckon?
The spirit of jazz — keeping in mind how the word “jazz” itself remains questionable — is to me an unforeseeable soil to inhabit, such a fertile mysterious breeding-ground.

About this idea of an “American nightmare”, which you so rightly pinpoint — the United States are but the archetype of this planetary system called capitalism, which has transformed us into mere data-generators and consumers. This is some kind of collective death happening, a dehumanization, and yes I feel this intensely, and so I seek, against this, relentlessly, a truly human alternative. Capitalism controls us so tightly that it might seem impossible for us to imagine a global alternative to its reign — and yet we will have to. This is the crucial task of our generations, who can no longer stand in observation and protest, but need to seize the impulse to creativity, activate the ferment of imagination. Cultural creativity is of the essence — and thus all arts, and cinema, and literature, and music… Those are all extraordinary languages, bringing us closer to the complexities of the living world, and therefore initiating us to new potentialities. Great musicians know the language of trees, winds and landscapes, they hear the language of animals, decipher the sign-less sigh of stones.
Poets, too.
How I wish I were a poet.
When I write, I do try to listen to forgotten languages. Every language contains a multitude of lost others, like so many hiccups in the making. Any given language holds every possibility of all those languages that Western-style humanism (placing itself at the center of all things, and thus cutting itself off from all things) has forgotten, or is incapable of hearing, reading and understanding. It seems to me that our main task is to keep the dream burning at the very heart of the nightmare, dreaming in spite of all (in other words, create), until everything collapses… so that life, and colors, and poetry, and dance, and joy, may come back to us as the most powerful, spectacular, inner cataclysm.
The dead we have to bring back to life — they are not from the past. They are not lying in the belly of the Leusden wreck, lying in the mud at the mouth of the Mana River. The dead calling us now are ourselves, nothing else but ourselves. To reanimate a body, a spirit, an imagination or a soul, we just need all of literature, music, dance, language, and a certain amount of madness — which is wisdom’s most precious horizon. Brother, if some bird in the sky above your head ever beckons you, that bird is me, no doubt, greeting, and if a sound as yet unheard reaches you, reminding you of one Miles Davis, greeting, maybe just greet back with a smile and say: that sound is nothing else but me…

Yours ever.
Patrick Chamoiseau 

letter 2 : William Parker to Patrick Chamoiseau

lettre 2 : William Parker à Patrick Chamoiseau

New York City, USA, 5. 12. 2021

New York City, USA, 5. 12. 2021

Dear Patrick,

A fascinating adventure. Not having been there, I am intrigued with the prospect of finding a lost ship. For me, the consistent and most reliable thing has always been the water, sky, trees, and mountains connected to any place. Life sources that come out of nature, earth, and space. Trees grow from the bottom up, rain falls from the sky to the ground, sometimes interrupted by rooftops. I hope the French don’t think they own the sun or the moon, which sets and hovers over French Guiana. What was any country called before the imperialist arrived and changed things? I once argued about the existence of black Frenchmen. From my point of view, you were either from France or Africa or the Islands connected to Africa.

South America is quite distant from France. A trumpet named Jacques Coursil was born in Paris but of Martinique descent. A wonderful musician who showed me that it didn’t matter where he was from; what mattered was that he played great trumpet and somehow came into my sphere — bringing happiness to my life. The concept of colonialism is always problematic when the issue of freedom comes up what happens to the subjects — born in Africa, an Africa that belonged to France, England, or Belgium.

Europeans only wanted gold, diamonds, or any other natural resources available. What does it feel like to be unwanted except as a source of cheap labor? I suppose this is where the concept of compassion comes into play. The ability to feel the pain of others and be moved to alleviate that pain using any method of science, education, the art of living, and communication possible — feeling the moisture from the tears of orphans. 

The question is whether artifacts such as torture chambers amid wrecked slave ships, mummies, and pyramids ever advanced civilizations. In particular, the societies that built the slave ships. Art and artifacts are wasted on the rich When I pick a musician to play with, I don’t want to know what they sound like until we make the first sounds of the concert.

Previously I sent you a letter with concerns about making things better.

I realized yesterday life itself has a short span of existence. In America, what we call a short shelf life. I guess I am feeling a bit depressed. It seems not only are have many of my musical heroes died. Many of The musicians I grew up with and played with have also passed away. Jemeel Moondoc, Billy Bang, Roy Campbell, Jimmy Lyons, Henry Grimes, David S. Ware, Fred Anderson, Don Cherry, Rashied Ali, Milford Graves, Joseph Jarman, Frank Wright, Frank Lowe once alive now gone. All my life I had anticipated death. I even wrote a song, « Death has died today, Today death has died, and the world will never be the same God is in tears God is in tears ». The idea of healing the individual through art sounds and poetry. If we loved one another strongly enough, would death go away?

Death was part of life murder was not. Mistakes are also part of life prisons with steel bars are not. My answer to the problem? Sing! Embrace the beautiful to understand, accept, and unravel mysteries.

Best,
William

Cher Patrick,

Fascinante aventure. N’étant jamais allé par là-bas, m’intrigue la perspective de retrouver un navire perdu. Pour moi, les choses les plus constantes et les plus fiables ont toujours été l’eau, le ciel, les arbres et les montagnes, liés à un lieu quelconque. Les sources de vie qui proviennent de la nature, de la terre et de l’espace. Les arbres poussent de bas en haut, la pluie tombe du ciel sur le sol, parfois interrompue par les toits. J’espère que les Français ne pensent pas qu’ils possèdent le soleil ou la lune, qui se couchent et qui planent au-dessus de la Guyane. Comment s’appelait un pays avant que l’impérialiste n’arrive et ne bouleverse les choses ? Il m’est arrivé de discuter de l’existence des Français noirs. De mon point de vue, vous étiez soit de France, soit d’Afrique, soit des îles liées à l’Afrique.

L’Amérique du Sud est assez éloignée de la France. Le trompettiste Jacques Coursil était né à Paris, mais il était d’origine martiniquaise. Un musicien merveilleux qui m’a montré que son origine en tant que telle n’avait aucune espèce d’importance ; ce qui comptait, c’était qu’il jouait merveilleusement de la trompette et qu’il était entré dans ma sphère – qu’il apportait du bonheur dans ma vie. Le concept de colonialisme est toujours si problématique lorsque la question de la liberté est abordée : qu’advient-il des sujets nés en Afrique, une Afrique qui appartenait à la France, à l’Angleterre ou à la Belgique ?

Les Européens ne voulaient que de l’or, des diamants ou toute autre ressource naturelle disponible. Qu’est-ce que cela fait d’être indésirable, sauf en tant que source de main-d’œuvre bon marché ? Je suppose que c’est là que le concept de compassion entre en jeu. La capacité de ressentir la douleur des autres et de s’efforcer de la soulager en ayant recours à toutes les méthodes possibles de la science, de l’éducation, de l’art de vivre et de la communication – tout en sentant l’humidité des larmes des orphelins.

La question est de déterminer si des artefacts comme ces chambres de torture au plus profond d’épaves de navires négriers, des momies, des pyramides, ont jamais fait progresser des civilisations ? En particulier, les sociétés qui ont construit ces navires négriers. L’art et les artefacts sont gaspillés par les riches. Lorsque je choisis un musicien pour jouer avec lui ou avec elle, je ne veux pas savoir comment il ou elle sonne avant que nous ayons fait ensemble les premiers sons du concert.

Je vous ai précédemment envoyé une lettre dans laquelle je me demandais comment améliorer les choses.

J’ai réalisé hier à quel point la vie ne dure qu’un temps. En Amérique, ce que nous appelons une courte durée de vie. Je crois que je me sens un peu déprimé. Il semble que non seulement beaucoup de mes héros musicaux sont morts, mais que beaucoup de musiciens avec lesquels j’ai grandi et joué sont ont également disparu. Jemeel Moondoc, Billy Bang, Roy Campbell, Jimmy Lyons, Henry Grimes, David S. Ware, Fred Anderson, Don Cherry, Rashied Ali, Milford Graves, Joseph Jarman, Frank Wright Frank Lowe… autrefois vivants, maintenant disparus. Toute ma vie, j’ai anticipé la mort. J’ai même écrit une chanson à ce sujet : « La mort est morte aujourd’hui / Aujourd’hui la mort est morte, et le monde ne sera plus jamais le même / Dieu est en larmes Dieu est en larmes » . L’idée de guérir l’individu par l’art, les sons et la poésie. Si nous nous aimions suffisamment fort, la mort disparaîtrait-elle ?

La mort fait partie de la vie, le meurtre non. Les erreurs font aussi partie de la vie, mais pas les prisons et leurs barreaux d’acier. Ma réponse au problème ? Chantez ! Embrassez la beauté pour comprendre, pour accepter, et pour résoudre les mystères.

Bien à toi,
William

lettre 3 : Patrick Chamoiseau à William Parker

letter 3 : Patrick Chamoiseau to William Parker

Le Lamentin, Martinique, 7. 12. 2021

Le Lamentin, Martinique, 7. 12. 2021

Mon cher William,

Avant l’arrivée des colonialistes occidentaux, les peuples autochtones de la Guyane appelaient leur pays « Guiana », ce qui voudrait dire « terres des grandes eaux ». Ils avaient déjà compris que l’eau est la vie, et à quel point la luxuriance de la forêt était à l’origine des grandes pluies, des rivières et des fleuves nourriciers. La pensée animiste qui les inscrivait dans leur environnement, sans prééminence ni possessions, ne préfigurait-elle pas déjà celle que nous nous efforçons aujourd’hui de mettre en œuvre pour sauver la planète et nous sauver nous-mêmes ?

Mais c’est vrai que l’esprit colonialiste, la pensée occidentale, qui s’envisageait comme une solitude au monde, mettait déjà en œuvre, par ses génocides, ses conquêtes et ses dominations, un humanisme qui se détachera jusqu’à l’absurde de la nature et du vivant, au point extrême que nous connaissons aujourd’hui et qui est celui d’un écocide annoncé. Ils ont fait de la Guyane, comme de mon pays, la Martinique, des « terres françaises », c’est-à-dire des espaces administrés depuis Paris. Mais le terme « français » ne désigne que leur histoire coloniale, il ne dit rien de ce magma anthropologique où les peuples autochtones, des africains et des européens, se sont heurtés, fracassés, mélangés dans le système des plantations qui structurait les Amériques. « Français noir » indiquerait dans mon esprit : venu d’Afrique et emporté dans les roues dentées de la colonisation. Cela désigne donc, de mon point de vue, une complexité nouvelle qu’il nous faut interroger — ce que je fais dans la plupart de mes livres.

Je suis heureux que tu me parles de Jacques Coursil. Je l’ai bien connu. C’était un bon ami, un esprit génial, déroutant, à la fois linguiste, écrivain, poète, mathématicien, et en finale : musicien ! Il avait largement exploré ses potentialités humaines inouïes jusqu’à revenir, au crépuscule de sa vie, dans la seule expression de sa trompette. Elle était la seule, à mon sens, à pouvoir contenir, et accomplir, son intensité géniale. La musique peut bien entendu, tout comme la poésie, mais sans doute comme tous les arts, exprimer la complexité souvent inextricable des modalités de notre présence au monde. Ne penses-tu pas qu’habiter sa musique ou habiter son art, est sans doute la manière la plus sûre de conserver intacts nos potentialités et tous nos devenirs ?

Contre les persistances coloniales qui nous divisent encore en nationalités, qui nous assignent des frontières isolantes et meurtrières, qui nous obligent à réduire notre existence au monde, ne pouvons-nous pas — déjà, malgré tout, obstinément — opposer la géographie des arts : cette déterritorialisation qui rassemble tous les possibles dans une conscience créatrice, laquelle est le seul nom que peut entendre la liberté quand la dignité humaine est frappée. Ne le crois-tu pas ?

L’imaginaire colonial qui portait en germe celui du capitalisme, et qui, aujourd’hui triomphe dans notre monde, était avant tout une chosification de la nature, une réification du vivant, et donc, tout naturellement, une déshumanisation de l’humain. L’Afrique et la plupart des peuples non-occidentaux, en ont payé le prix fort. Nous pouvons, comme tu le dis, en tirer l’enseignement de la « compassion » : une faculté à vivre en effusion avec l’Autre. Pas seulement avec « l’étranger », avec ceux qui souffrent et qui appellent, mais avec tout le vivant, tout le non-humain. Notre devenir est tellement lié au devenir de tout le vivant que notre devoir ne serait-il pas d’abandonner l’humanisme vertical des occidentaux, pour un humanisme de compassion, une considération bienveillante et très humble, inclinée vers l’horizontale plénitude du vivant ?

Cette épave que nous recherchons en Guyane, avec tous ces hommes enchaînés, oubliés dans la vase, est le signe encore hurlant d’une barbarie qui a traversé les siècles. Elle a changé de forme et de violence, mais elle est encore là. Notre tâche aujourd’hui, est peut-être, de donner un autre sens au mot « civilisation ». Pas le sens glorieux que lui a donné l’acception occidentale (on voit bien comment cette prétendue lumière a cohabité avec des ombres effrayantes), mais un sens modeste, une tonalité de danse et de chant, qui signalerait simplement une balise d’accomplissement humain, ouverte à toute présence humaine et à tous les états du vivant, sans prééminence, sans conquête, sans domination. C’est une civilisation qui existe déjà un peu. Je l’ai longuement fréquentée dans les livres. La pensée des poètes, des philosophes et des grands écrivains, tout comme celle des maîtres spirituels, a toujours deviné qu’il nous fallait cette disponibilité de notre être et de nos vouloirs, au service de la plénitude de toutes les présences autour de nous. Les musiciens n’en sont-ils pas la preuve vivante ? Ai-je tort de penser que chaque musicien ne s’exprime, et ne vit véritablement, que dans le concert avec les autres ? Vivre ainsi, ne serait-ce pas déjà améliorer les choses ?

La tristesse dépressive est, je crois, le lot de ceux qui vivent longtemps. Ceux qui voient mourir, jour après jour autour d’eux, des êtres qui constituaient la toile affective sur laquelle leur existence accordait ses résonances. A mesure que la toile se troue, que des fils se brisent, que des absences se mettent à lanciner, nous nous sentons atteints, diminués. C’est aussi quelque chose que je ressens. Le seul moyen d’éviter l’amertume et le désenchantement, n’est-il pas de se persuader que leurs présences, leurs vibrations, circulent encore dans notre toile intime ? De se convaincre que ceux qui ont disparu sont des expériences de vie dont nous sommes désormais riches, je veux dire : qui amplifient ce que nous sommes, ou ce qui reste de nous ?

Les musiciens qui voient partir leurs compagnons d’expression, sont atteints de multiples manières, dans leurs affects, dans leur vie, et dans leur création. Je le comprends parfaitement. Pour les écrivains, c’est peut-être un peu différent. Mes premiers compagnons de vie et de création étaient souvent déjà morts. Je les rencontrais, dans les livres, et à travers les siècles. Ils sont restés toujours plus nombreux que mes compagnons contemporains. Mais dans les fièvres de mes lectures, tout le monde était, et reste encore, vivant dans ce qu’il y a de meilleur. Dans ce que j’ai écrit jusqu’à maintenant, je suis né des milliers de fois, je suis mort tout autant de fois, j’ai vieilli souvent jusqu’à la démence poétique, et je me suis perdu jusqu’aux usures dans des choix insensés. Mes compagnons ont toujours été autour de moi, aussi vivants que moi. Je pense que l’acte de création est un acte de vie, de vie très concentrée, qui ramène à chaque ligne des siècles d’existence, et nous les offre comme des décoctions de soleil, décoctions sauvages qu’il nous faut boire, à fond, malgré la brûlure immédiate et la leçon qui reste obscure.

Ta question est importante : aimer, s’aimer, oblige-t-il la mort à se retirer ?  Il y a tellement de vie dans l’Amour, tellement de dons, de détachement, et d’exigence intense ! Tellement de possibles contraires, solidaires, inextricables ! Je pense que c’est véritablement la seule chose qui puisse terrasser l’idée ordinaire que nous nous faisons de la mort. Quand l’Amour règne, ne demeure autour de nous que cette part de la mort qui ne fait que saluer et que soutenir la vie.

Frère, j’ai toujours aimé l’idée de vivre à la Beauté, vivre avec la Beauté. Mais la Beauté elle-même n’est-elle pas un mystère ? Depuis longtemps, je me suis habitué à vivre en essayant de ne jamais dissiper la houle des grands mystères qui enveloppent nos existences. Je me réjouis de ces mystères inépuisables, de ces œuvres de l’Art, de ces musiques, qui s’offrent à nous dans cette auréole invincible de mystère où loge toute connaissance.

Prends soin de toi.
Patrick

My dear William,

Before Western colonialists boarded that coast, changing its name to “Guyane française”, the Native people did call their land “Guiana”, a name which could translate as “land of the great waters”. The First Nations of Guiana understood water as the one source of all life, they understood the forest and its lushness as the requisite for great rains, streams and nourishing rivers. This animist system of thought, through which they perceived themselves as mere elements of their natural environment, being neither lords nor possessors of it — was that not a prefiguration of what we now try to retrieve in a desperate attempt to save both the planet and ourselves?

It is true, though, that the colonialist mind, the Western thought, which considered itself to be the sole human entity in the world, had already elaborated, by means of its genocides, conquests and dominions, this kind of “humanism” that would soon distance itself from nature and the living order, to the point of absurdity, this extremity that we are now experiencing as an ongoing ecocide and already announced mass extinction. And they’ve turned Guiana, as they did of my homeland, present-day Martinique, into a “French possession”, a territory to be governed from Paris. But the term “French” only designates their own colonial history, it says nothing of this anthropological magma in which Natives, Africans and Europeans all together collided, crashed against one another, and blended within the plantation system that would ultimately structure the societies of the Americas. “Black Frenchmen”, in my mind, would stand for individuals who, originating from Africa, were swept up in the cogs of colonization. So, to me, it denotes a new kind of complexity that we do need to interrogate — which I try to do in most of my books.

I’m glad that you mentioned Jacques Coursil. I knew him well. He was a good friend, a prodigious, baffling mind — a linguist, a writer, a poet, a mathematician — and such a musician! He had already widely explored his unbelievable human potential before he finally returned, in the twilight of his life, to the sole expression of his trumpet — which, I find, was ultimately the vessel that could truly contain and accomplish the whole of his brilliant intensity. Music can, of course, as can poetry, and all arts surely, express the frequently inextricable complexity of our being in the world. Don’t you think that dwelling in one’s own music, dwelling in one’s own art, is probably the surest way to keep all of our human potentialities, all of our becomings, unscathed?

In the face of a persistent colonialism, which continues to scatter us into different nationalities, forcing murderous isolating borders upon us, reducing our existence in the world, could we not — as of right now, in spite of everything, and adamantly — oppose a geography of the arts? I mean a deterritorialization, gathering all potentialities into an all-encompassing creative conscience — the only name to be heard, I believe, by freedom itself, in these times of constant attacks on human dignity. Don’t you think so?

The colonial system, which bore the seeds of capitalism as we know it today, triumphing throughout the world, was above all a commodification of nature, a reification of the living, and therefore, obviously, a dehumanization of human beings. African nations and most non-Western nations have paid a high price for this. From this, the lesson we could draw for our days, as you say, is that of “compassion”: the ability to live in empathy with the rest of the world. Not only with the “stranger”, with those who suffer and call out for help, but with all living things, all non-humans included. Our future is so closely linked to the future of all living things that it should be our duty to abandon the vertical humanism of the West for a humanism of compassion, a caring and humble consideration of the Other, inclining towards the horizontal plenitude of all living things.

This shipwreck that we are searching for in Guiana, with hundreds of chained human beings stuck in its belly, forgotten in the mud, this wreck is the ever-screaming sign of a barbarity that has spanned through centuries. This barbarity might have varied in form and violence, but it is still alive and thriving. Our task, today, is perhaps to seek another meaning for the word “civilization”. Not the glorious meaning it’s been endowed with by the Western thought (we see how easily these so-called enlightenments have been able to put up with dreadful shadows), but a modest meaning, a tone of dance or song, to simply serve as a signal, a beacon of human accomplishment, open to all human presences and all states of the living world, without pre-eminence, without conquest, without dominion over others. To some extent, this is a civilization that already exists. I have spent quite some time in its company, reading books. Poets, philosophers, great writers, and spiritual masters too, have always sensed this need that we have, as humans, to feel our entire beings and desires fully alert and receptive to all presences around us. Aren’t musicians a living proof of this prescience? Am I mistaken to imagine that musicians really express themselves fully, and truly feel alive, when playing in unison with others? Just living this way, for every one of us — wouldn’t that already make things better?

Depressive sadness, I believe, is the lot of those who live long. Those who, day after day, all around, will see the dying of the light in the beings whose lives used to make up the fabric on which they would tune up their own existence for resonance. As the fabric is being punctured, as its threads are being broken, as absences are starting to throb, we feel afflicted, we feel diminished. And this, I feel too. Could it be that the only way not to feel distressed and disenchanted, is to convince ourselves that the presence of our dear departed, their vibrations, still circulate in the intimate fabric of our own lives? To convince ourselves that those who have disappeared are now part of us, enriching us with their past life experiences, I mean amplifying what we are, or what remains of us?

Musicians who see the passing of their fellow artists will be deeply afflicted of course, and in many ways, emotionally as well as in their life and creativity. I can understand this perfectly. For writers, it might be slightly different. My first literary companions, in life and art, were often already dead when I made their acquaintance. I would meet them in books, and across centuries. To this day they continue to outnumber the contemporary fellow writers I feel close to. But in the fervor of my readings, every one of them was, and still is, very much alive, alive as can be. In every line that I have written so far, I was born a thousand times, and I died just as many times. I have aged repeatedly, to the point of poetic dementia, and in senseless choices I have lost myself, to the point of wear and tear. All through this, my literary companions, alive as I am, have never left my surroundings. I think the act of creating is truly an act of life, an extremely condensed kind of life, conjuring back centuries of existence with each written line, and offering them to us like brews of sun to sip on, wild brews that we ought to drink, thoroughly, no matter how instantly burning they taste, how obscure the lesson we retain.

You are asking a crucial question: could love, loving each other, be an antidote to death? Love requires so much living, so much giving, so much self-detachment as well as demanding intensity! So many opposing possibilities, closely interlinked and inextricable! I truly think that love is the only entity that can help us come to terms with death as we commonly think of it. When love surrounds us, all that remains of death is that part of it which only serves to salute and enhance life.

Brother, I’ve always cherished the idea of living in Beauty, living with Beauty. Yet, isn’t Beauty itself a mystery? I’ve long grown used to living my life trying never to dispel this swell of great mysteries that shrouds our existences. I rejoice in those inexhaustible mysteries, which we find enacted in works of art or music, offering themselves to us thus haloed with this invincible mystery, this home of all knowledge.

Take good care of yourself.

Patrick

letter 3 : William Parker to Patrick Chamoiseau

lettre 3 : William Parker à Patrick Chamoiseau

New York City, USA, 12. 12. 2021

New York City, USA, 12. 12. 2021

Dear Brother Patrick,

Sunday, December 12, 6:00 am
This past week was a rough one. I was looking through papers from April 4, 1978. the death certificate of my brother Thomas Parker jr. “cause of death Acute and chronic intravenous narcotism,” I realized since 1978, I took what we call the high road emotionally. I blocked this event out of my mind. He died and was gone, and he was returning. I could not attend the funeral because I was in the hospital bed with appendicitis. I did write some music sending it along for The alto saxophone Jemeel Moondoc and the violinist Billy Bang to play. I have no idea what happened; who showed up. My brother was not the most popular person in the family. I Thank god for an infected appendix. Upon seeing this death certificate, all the things I didn’t want to deal with were looking me in the face. Why didn’t I know he was shooting dope? Where was my head at? Why didn’t I save him? He was labeled the bad son, and I was labled the good son. I never liked that categorization I conveyed this opinion powerfully to some deaf ears. January 10, I will be 70 years old. My father died when he was 63, a year before my brother. So I was getting familiar with Death. It wasn’t going anywhere, but neither was life, so I had to make a choice. The more precise phrasing is life had chosen me because I certainly didn’t know what I was doing. I loved music and art, but I didn’t know what I was doing and didn’t know if I would ever know. Apparently, it doesn’t matter. Once again, love supersedes knowledge on most days. It is probably the same thing: seed, shell, plant, soil, water, and sunlight all one love.

Sunday morning, December 12, 7:03 am
It seems everybody lives their lives inside themselves. We are on the outside. They may even be outside of themselves. You are sending some nice words my way. The word is like a boat and I am sailing across the ocean on this boat and I don’t know how to swim. At this moment, I am on dry land. I hope all is well with you and you have a great day. Sunday is one of my favorite days. Things seem to slow down, and the sky is in a reflective mood. I will now get dressed and start the day. More to come very soon.

Best,
William

Cher Patrick, mon frère,

Dimanche 12 décembre, 6 heures du matin.
La semaine dernière a été assez rude. J’ai parcouru des documents remontant au 4 avril 1978 et au certificat de décès de mon frère Thomas Parker, Jr. « Cause du décès : narcotisme aigu et chronique par voie intraveineuse ». C’est là que j’ai réalisé que, depuis 1978, émotionnellement, j’avais pris ce que l’on pourrait appeler la voie la plus haute. J’ai bloqué cet événement au plus profond de mon esprit. Mon frère était mort, parti, et là il revenait. Je n’ai pas pu assister à ses funérailles, car j’étais coincé sur un lit d’hôpital, pour une appendicite. J’ai tout de même écrit un peu de musique que j’ai envoyée au saxophoniste alto Jemeel Moondoc et au violoniste Billy Bang pour qu’ils la jouent. Je n’ai aucune idée de ce qu’il s’est passé, de qui est venu. Mon frère n’était pas exactement la personne la plus populaire de la famille. Je remercie Dieu d’avoir eu un appendice infecté. En voyant ce certificat de décès, toutes les choses que je ne voulais pas affronter m’ont regardé en face. Comment ai-je fait pour ne pas deviner qu’il se droguait ? Où avais-je la tête ? Pourquoi ne l’ai-je pas sauvé ? Il était étiqueté comme le mauvais fils ; moi comme le bon. Je n’ai jamais aimé cette catégorisation et je ne me suis pas privé de le faire savoir avec force autour de moi, à des oreilles sourdes. Le 10 janvier, j’aurai 70 ans. Mon père est mort à 63 ans, un an avant mon frère. J’ai donc commencé très tôt à me familiariser avec la mort. Elle n’allait nulle part, mais la vie non plus, alors j’ai dû faire un choix. Une formulation plus précise serait que la vie m’a choisi, parce que je ne savais pas au juste ce que je faisais. J’aimais la musique et j’aimais l’art, mais je ne savais pas ce que je faisais, et je ne savais pas si je le saurais un jour. Apparemment, cela n’a aucune importance. Une fois de plus, et comme la plupart du temps, l’amour l’emporte sur la connaissance. C’est probablement la même chose : la graine, la coquille, la plante, le sol, l’eau et la lumière du soleil, tout cela ne forme qu’un seul amour.

Dimanche matin, 12 décembre, 7h03.
On dirait que tout le monde vit sa vie à l’intérieur de soi. Mais nous sommes à l’extérieur. On peut même être à l’extérieur de soi-même. Tu envoies de bien belles paroles de mon côté. Le mot est comme un bateau et je navigue sur ce bateau, à travers l’océan, alors que je ne sais pas nager. En ce moment, je suis sur la terre ferme. J’espère que tout va bien pour toi, et que tu passes une bonne journée. Dimanche est l’un de mes jours préférés. Les choses semblent ralentir et le ciel est d’humeur réfléchie. Je vais maintenant m’habiller et commencer la journée. Je t’en dirai plus très bientôt.

Tout le meilleur,
William

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