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interview

Billie Brelok

entretien avec Mike Ladd

Mike Ladd: Looking at the role of two sub-Genres: “informed pop” (artists that haven’t been constantly overtly political but have been able to insert politics at crucial moments in their careers and have a massive reach) and overtly political hip hop…
What can you say about the dialogue between the two?


Billie Brelok: “Informed pop”, it is an appellation that makes you laugh, isn’t it? Well, don’t let the French award pop music Les Victoires de la Musique steal this categorizing name, haha. I think I prefer pop spirit when it’s “uninformed”, or at least I’m cautious about opportunistic and occasional positioning, even more so since politics has become so much about marketing. Today, ecology, women and racialized people are all sales pitches for both Adidas and the art world. So, I’m not very inspired by the occasional good conscience stance. But I’m very attached to live performance, and as a spectator I can also seriously dig artists who come on stage for the show, for the performance without necessarily defending a political position. Even if I have to admit that when there is one, I’m more gripped. I’ve been invited several times to perform at Cabaret de Poussière over the past few years, a cabaret that combines rhinestones, sequins, fishnet stockings and nipple covers with political issues, whether it’s about pensioners, public service, Islamophobia, sexual violence, police violence, etc. I can’t hide the fact that on stage as in the audience, my heart flashes even more when the background is protest. I don’t know much about the dialogue between these two categories of “informed pop” and political rap, but in any case, I think that in these two categories there are a lot of people (that’s my case) who wouldn’t know how to do otherwise, who would pretend if they tried to do otherwise. Suddenly becoming politicized or depoliticized is bound to be a scam.

ML: In the current massive political shifts in the world, (with the West loosing its hegemony) what intersections between artists and actual rebellions and power shifts stand out in your mind?


BB: I think it’s precisely because the means of communication allow us to network, to be permanently connected and to have more direct exchanges with the rest of the world that the indisputable domination of the West has taken a hit. Precisely because we can escape its dominant media and establish stronger links via more autonomous, independent channels. As an artist, deserting the industrial circuits and not allowing oneself to be corrupted by the arguments of entertainment is already an individual bias. And of course, the possibility of supporting or organizing militant events is also a way for artists to make a contribution, but it requires a collective dynamic in an era where the individual has won the day quite a bit. So, it can be tedious. But that’s the way it is, politics is also tedious, and it’s not meant to be about looking in the mirror and saying: “that’s it, everything’s over, put on your pyjamas and go to bed”.

ML: Sometimes it can seem like opposite day all day in the world right now. How do you navigate all the perceived contradictions? How do you make sense out of the nonsense? How do you create sense and articulate that sense in your work?


BB: Inevitably, the downside of so many communication tools is the daily fountain of news we ingest. And the news of the last few years has been rather generous with disastrous, anxiety-provoking, insulting statements (it’s funny to see how journalists and columnists have appropriated the term “punchline”, by the way), confusion and stupidity. I think it’s good to limit a little this negative constant sprinkler, if only to keep the battery going. One of our concerns is that the image has completely kidnapped the narrative, becoming its sole owner. Image is this sense autonomous enough, and that’s risky, because it’s so deceptive that it can blind you. The image blinds. I believe that turning off the screen for a while will be one of the remedies for our torments. That’s another reason why I love live performance, firstly because it belongs only to the present, because there are no second takes, no cues, so it’s a challenge, that you can’t put on pause or on replay. And because it socializes, and here it’s the spectator who’s talking. From Le Tamanoir to La Defence Arena, the concert is a moment of reunion that often leaves you with a smile on your face. In any case, I think that getting together physically, hanging out, crossing paths, walking or dancing together is a way of resisting the dictatorship of the image.
And to keep you going, humor is an excellent companion, and frankly, whether it’s on the networks, at parties or in demonstrations, I think people still have a lot of it in stock. That’s a good sign: humor is a renewable energy.

Billie Brelok © Reda Dare

Mike Ladd : Examinons le rôle de deux sous-genres musicaux : la « pop informée » (artistes qui n’ont pas été constamment et ouvertement politiques mais qui ont su insérer de la politique avec une grande portée à des moments cruciaux de leur carrière) et le hip hop ouvertement politique. Que peux-tu dire du dialogue entre les deux ?

Billie Brelok : « Pop informée », c’est quand même une appellation qui fait sourire, non ? Attention que les Victoires de la musique n’aillent pas vous péta ce nom de catégorie. Je crois que je préfère l’esprit pop quand il est « désinformé », en tous cas je suis prudente avec les positionnements opportuns et occasionnels, plus encore depuis que le politique est devenu si marketing. L’environnement, les femmes, les racisé.e.s, aujourd’hui ce sont aussi des arguments de vente, chez Adidas comme dans le paysage artistique. Donc les prises de positions ponctuelles de bonne conscience ne m’inspirent pas beaucoup. Mais j’ai un grand attachement au spectacle vivant, la spectatrice que je suis peut aussi grave kiffer des artistes qui viennent sur scène pour le show, pour la performance et le spectacle uniquement, sans nécessairement défendre un propos politique. Même si je dois admettre que quand il y en a un je suis plus saisie. J’ai eu l’occasion d’être invitée à plusieurs reprises pour jouer au Cabaret de Poussière ces dernières années, un cabaret qui conjugue justement strass, paillettes, bas-résille et cache-tétons avec des questions politiques, que ce soit au sujet des retraités, du service public, de l’islamophobie, des violences sexuelles, des violences policières, etc. Je ne vous cache pas que sur scène comme dans le public mon cœur clignote plus encore quand le fond est contestataire.
Le dialogue entre ces deux catégories de rap, « pop informée » et rap politique, je le connais peu, mais en tous cas je pense que dans ces deux catégories il y a beaucoup de gens (c’est mon cas) qui ne sauraient faire autrement, qui feindraient s’ils essayaient de faire autrement. Se politiser ou se dépolitiser de manière soudaine, c’est forcément une arnaque.

ML : Dans les changements politiques massifs que connaît actuellement le monde (avec l’Occident qui perd son hégémonie), quelles intersections entre les artistes, les rébellions et les changements de pouvoir ressortent dans ton esprit ?

BB : Je pense que c’est entre autres justement parce que les moyens de communication nous permettent d’établir des réseaux, d’être en connexion permanente et d’avoir des échanges plus directs avec le reste du monde que l’indiscutable domination occidentale a pris un coup. Justement parce qu’il nous est possible d’échapper à ses médias dominants et d’établir des liens renforcés via des voies plus autonomes et indépendantes. En tant qu’artiste, déserter les circuits industriels et ne pas se laisser corrompre par les arguments de l’entertainment est déjà un parti pris individuel. Et bien évidemment, la possibilité de soutenir ou d’organiser des évènements militants est aussi une possibilité pour les artistes d’apporter une contribution, mais ça demande une dynamique collective dans une époque où l’individuel a pas mal remporté la partie quand même. Donc ça peut être fastidieux. Mais c’est comme ça, le politique c’est aussi fastidieux, et ça n’a pas pour vocation de se regarder dans le miroir en se disant que « c’est bon, c’est réglé, tout est fini, en pyj et au lit ».

ML : Parfois, on peut avoir l’impression que dans le monde d’aujourd’hui chaque journée vire à l’absurde. Comment naviguer entre toutes les contradictions apparentes ? Comment donner un sens à tout ce qui est absurde ? Comment créer du sens et articuler ce sens dans ton travail ?

BB : Forcément le verso du tableau de tant d’outils de communication c’est la fontaine d’infos quotidiennes qu’on se mange. Et l’actualité des dernières années a été plutôt généreuse d’infos désastreuses et anxiogènes, de déclarations insultantes (c’est marrant de voir comment journalistes et chroniqueurs se sont appropriés le terme de « punchline » d’ailleurs), de confusions et de bêtises. Je pense que ça fait du bien de limiter un peu cet abreuvage, ne serait-ce que pour garder de la batterie. L’un de nos soucis c’est que l’image a complètement kidnappé le récit, elle en est devenue l’unique détentrice. L’image suffit. Et c’est risqué parce qu’elle est tellement trompeuse qu’elle peut aveugler. L’image aveugle. Je crois qu’éteindre un peu l’écran sera l’un des remèdes de nos tourments. C’est pour ça aussi que j’aime le live, d’abord parce qu’il n’appartient qu’au présent, qu’il n’a pas de seconde prise, pas de réplique, donc c’est un défi, qu’on ne met ni sur pause ni sur replay. Et parce qu’il sociabilise, et là c’est la spectatrice qui parle. Du Tamanoir à la Défense-Arena, le concert est un moment de retrouvailles dont on repart souvent avec le sourire quand même. En tout cas je pense que se retrouver physiquement, se fréquenter, se croiser, marcher ou danser ensemble est une résistance à la dictature de l’image.
Et sinon pour tenir le coup tout court, l’humour est un excellent compagnon de route, et franchement que ce soit sur les réseaux, en soirée ou en manifs, je trouve que les gens en ont encore pas mal en stock. C’est bon signe, c’est une énergie renouvelable l’humour.

Billie Brelok © Reda Dare

ML: Thankfully we are past the age of “world music”. It’s now under stood we are all connected and are collaborating across borders. What are some of your favorite ‘international’ collaborations?

BB: We haven’t quite got over that yet… we have a Latin hip-hop group, La Constelación del Puma, with my team and several other musicians, and I’m very careful about how we describe the project because, in France, Latin America is very “nature & discovery”, so I can see that the temptation to call it “world music” is still burning some lips. And this approach could only be applied to the shelves of the Fnac ( a French cultural consumer store), but I find that in the cultural and institutional sphere, it’s perhaps even stronger, under the guise of intellectual openness, “anthropological”, “ethnic” and all that exoticizing blablabla. And yet, discrimination is no less frequent, and in fact even more treacherous.

But it’s true that, as I was saying earlier, being in direct contact with beatmakers and rappers all over the world has become commonplace, and it’s extremely enriching. If only for languages, it suddenly becomes more concrete to learn them at school, because they’re going to be real passports or keys to exchanges. It’s also worth noting that a good proportion of the French population now masters several languages, between family heritage and the languages we learn at school, which means that the younger generations are well equipped. And knowing several languages also means multiplying your poetic, phonetic, musical, comic and political resources…
For my part, I loved collaborating with Vicky Cassis, a beat-maker from New York, on my EP Gare de l’Ouest, and even though my English is shot, we managed to exchange ideas and cook up the track. Also, with Juan Manuel Galvis, a Colombian painter/graphic artist who did the visual design for the entire project Las 2 Lunas y no se cuántas más. Also with La Constelación del Puma, a project combining voices, winds, strings, brass and percussion with Peruvian, Ecuadorian and Cuban influences…
I’ve also been lucky enough to share the stage with rappers like MC Hechi, a Chilean rapper, or Medusa, a Tunisian rapper, or the Ursus Minor team, an Anglo-American-French jazz group with no flag. That’s what I really like about all these combinations, is that they’re international without a flag.

ML : Heureusement, nous avons dépassé l’âge de la “world music”. Il est désormais entendu que nous sommes tous connectés et que nous collaborons au-delà des frontières. Quelles sont tes collaborations “internationales” préférées ?

BB : Nous n’avons pas encore tout à fait dépassé cela… on a une formation hip-hop latino, La Constelación del Puma, avec mon équipe et plusieurs autres musiciens, et je suis regardante sur la façon dont on décrit le projet parce qu’en plus, en France, l’Amérique latine est très « nature & découvertes », donc je vois bien que la tentation de qualifier ça de « musique du monde » brûle encore quelques lèvres. Et on pourrait prêter cette approche uniquement aux rayons de la Fnac, mais je trouve que dans le milieu culturel, institutionnel, c’est peut-être même encore plus fort, sous couvert d’ouverture intellectuelle, « anthropologique », « ethnique » et tout ce blablabla exotisant. Alors que les discriminations n’y sont pas moins fréquentes, au final elles sont même encore plus traîtresses.
Mais c’est vrai que, comme je disais précédemment, le fait d’être en contact direct avec des beatmakers.euses ou rappeurs.euses partout dans le monde est devenu courant, et c’est extrêmement enrichissant. Déjà ne serait-ce que pour les langues, d’un coup ça devient plus concret de les apprendre à l’école parce qu’elles vont être de véritables passeports ou des clefs d’échanges. Il faut voir ça aussi, c’est qu’une bonne partie de la population française maîtrise plusieurs langues aujourd’hui, entre l’héritage familial et les langues qu’on apprend en cours, ça fait des jeunes générations qui arrivent équipées. Et puis connaître plusieurs langues c’est forcément multiplier aussi ses ressources poétiques, phonétiques, musicales, comiques, politiques etc…
De mon côté j’ai adoré collaborer avec Vicky Cassis, une beatmakeuse new-yorkaise sur mon EP, Gare de l’Ouest, même si mon anglais est flingué on a réussi à échanger et à cuisiner le morceau. Aussi avec Juan Manuel Galvis, peintre/graphiste colombien qui a habillé visuellement tout le projet Las 2 Lunas y no se cuántas más. Avec La Constelación del Puma, projet où se croisent voix, vents, cordes, cuivres, percussions aux empreintes péruviennes, équatoriennes, cubaines…
J’ai aussi eu la chance de partager la scène avec des rappeuses comme MC Hechi, rappeuse chilienne, ou Medusa, rappeuse tunisienne ou encore l’équipe d’Ursus Minor, formation jazz anglo-américano-française sans drapeau. C’est ce que j’apprécie beaucoup dans toutes ces combinaisons, c’est qu’elles sont internationales sans drapeau.

ML: Your parents are south american immigrants living in France. Does this influence your work as an artist, or help you communicate across borders? Do you feel perfectly international?

BB: Spanish is definitely more musical than French. It offers me more comfort and relief in any case. As a child or teenager, my parents mainly listened to Latin American singers, so I guess my ear is more familiar with Spanish language. The voices have a different power.
I’ve also had the opportunity to play outside France, so I’ve often found myself facing audiences who didn’t understand the lyrics at all, and here it’s the groove that becomes the captain of the ship. It’s amazing how much more the body engages when the words are dismissed. But I love it, it’s often an opportunity to try out new tracks. And when it comes down to it, I’m happy to hear “I didn’t understand anything, but I liked it a lot”.
I was born in France, but my parents are Peruvian. And they were very insistent that I should have links with my family already, and that I should know more about the history and geography of their homeland and of Latin America as a whole. And internationalism is a primary notion in Latin America. The strong friendship that Latin America has for Palestine today stems from an obvious fraternity in the condition of colonized, invaded, dispossessed and massacred that its peoples know so well. But it also has a lot to do with the principle of struggle and international solidarity. It’s a principle, a fundamental teaching that is passed on in education for many Latin Americans. Of course, there’s also the Latin America of Bolsonaro, of Milei, which is also transmitted through education. But as for me, my parents taught me to sing, to count, to read, and to be an internationalist, or at least to work that muscle for life.

ML : Tes parents sont des immigrés sud-américains résidant en France. Cela influence-t-il ton travail d’artiste, aide-t-il à communiquer au-delà des frontières ? Te sens-tu parfaitement international ?

BB : L’espagnol est définitivement plus musical que le Français. Il m’offre plus de confort et de relief en tout cas. Enfant ou ado, mes parents écoutaient essentiellement des chanteurs et chanteuses latino-américain.e.s donc je devine aussi que mon oreille se sent plus familiarisée avec ces caractères-là. Les voix ont une autre puissance.
J’ai déjà eu l’occasion de jouer hors des frontières françaises aussi, ce qui fait que plusieurs fois je me suis retrouvée face à un public qui ne comprenaient pas du tout les paroles, et là c’est le groove qui devient capitaine du bateau. C’est fou comme le corps s’engage plus aussi quand le verbe est congédié. Mais je kiffe, c’est souvent l’occasion de tester des nouvelles pistes. Et au fond ça me fait plaisir d’entendre « j’ai rien compris mais j’ai beaucoup aimé ».
Je suis née en France, ce sont mes parents qui sont péruviens. Et ils ont pas mal insisté, ils se sont beaucoup appliqués à ce que je puisse avoir des liens avec ma famille déjà, et à ce que j’en sache plus sur l’histoire et la géographie de leur terre d’origine et largement de l’Amérique latine. Et l’internationalisme est une notion première en Amérique latine. L’amitié forte que l’Amérique latine a pour la Palestine aujourd’hui vient d’une évidente fraternité dans cette condition de colonisés, d’envahis, de dépossédés, de massacrés que ses peuples connaissent bien. Mais aussi beaucoup de ce principe de luttes et de solidarités internationales. C’est un principe, un enseignement fondamental qui se transmet dans l’éducation pour beaucoup de latino-américains. Bon et bien sûr il y a aussi l’Amérique latine de Bolsonaro, de Milei, qui se transmet aussi dans l’éducation. Mais de mon côté, mes parents m’ont appris à chanter, à compter, à lire, et à être internationaliste, du moins à taffer ce muscle à vie.

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