portrait
Sélène Saint-Aimé,
connexion créole
by/par Lucas le texier, ·pointbreak
En combinant recherche, héritage et création, Sélène Saint-Aimé invente une musique créole pour le XXIe siècle. Portrait d’une contrebassiste à la langue féconde.
Il y a des musiciennes qui commencent le métier sur le tard. Sélène Saint-Aimé, contrebassiste-chanteuse-poétesse, est de celles-ci. « Vu que je me suis lancée dans l’apprentissage de cet instrument à 18 ans, je suis allée droit au but. Une amie à moi a commencé en même temps ses études d’avocate, avec en tête les épreuves du barreau. Ce fut pareil pour moi quand je me suis dit : ‘‘Je veux être une musicienne’’ ». À l’origine de cette envie devenue métier, le goût pour les sonorités de la contrebasse. Elle l’écoute à la radio, sur TSF Jazz ; elle la voit dans le festival du coin, festival de cœur, le Festival Django Reinhardt, posé alors sur l’île du Berceau à Samois-sur-Seine. En 2009, s’y produit le contrebassiste israélien Avishai Cohen, musicien qui joue et s’accompagne en chantant. Bingo, choc reçu, elle explorera cette voie. « Je trouve qu’il y a quelque chose de magique dans l’extrême grave de la contrebasse et la voix qui tient la tessiture du dessus. C’est comme un contrepoint où dialoguent une voix grave et une voix aiguë qui tient la mélodie ». Un principe que la musicienne conserve et peaufine depuis, dans l’orchestration de son projet musical global.
N’empêche, on le disait, 18 ans pour débuter un instrument et se mettre à la contrebasse… Ça fait tard, non ? « Je pensais beaucoup à certain·es collègues qui sortaient des disques alors que j’avais moins de dix ans d’instrument. Avant 18 ans, j’ai connu une période comme beaucoup d’entre nous, un moment où l’on ingère beaucoup d’informations. Ça me permet de me dire qu’il me reste encore du temps à passer sur mon instrument et sur l’apprentissage de la musique ». 18 ans, c’est l’âge des choix. Et aussi celui de la rencontre avec Steve Coleman, au Café La Pêche de Montreuil, lors d’une masterclasse au mitan des années 2010. Et quand il te dit que tu perds ton temps en France et qu’il faut aller aux Etats-Unis, tu y réfléchis un peu. Forcément.
Ce sera en août 2016, pendant la résidence de son mentor à The Stone, maison-atelier-terrain de jeu du saxophoniste John Zorn, installée à Greenwitch Village, New York. Sélène Saint-Aimé découvre le jazz. Enfin, celui de la Creative Music. « J’ai vécu des concerts incroyables, j’ai rencontré des gens complètement fous, les mêmes que j’écoutais à la radio, avant ce concert. Là-bas, j’ai compris qu’il me restait encore énormément de travail. Quand tu arrives à New-York, tu as d’emblée l’impression de ne plus rien savoir .» Voyage initiatique, choc esthétique, nouveau paradigme ? Les trois à la fois dans ce qu’elle découvre : la relation au corps, le travail sur la polyrythmique et cette transe. Introduite par Coleman sur la scène underground, la jeune bassiste seine-et-marnaise se gave de répétitions, s’immerge dans cette musique, rencontre les vétérans du genre. « Dans chaque échange, à chaque moment, il y avait un truc de fou. Je me suis mis à tout enregistrer pour ne rien louper. J’ai des années et des années de cassettes que j’étudie encore aujourd’hui. »
American dream team. À New York City, Sélène Saint-Aimé rencontre le contrebassiste Lonnie Plaxico, avec qui elle explore la créativité sur son instrument, le bassiste Anthony Tidd, membre des Five Elements de Steve Coleman puis une légende. Ron Carter himself. Quelques milliers de crédits sur des enregistrements, une embauche comme contrebassiste d’un des quintets historiques de Miles, bref celui-dont-tout-le-monde-parle. Et d’autres musicien·nes, âge moyen fin de cinquantaine, avec lesquel·les elle discipline et approfondit son approche de chercheuse-musicienne jusqu’au-boutiste. « À un tel niveau de maîtrise, ils pourraient se dire que ça va bien. Mais non. Ils sont tous ainsi faits : ils n’ont jamais lâché ne serait-ce qu’un moment, qu’une journée, leur pratique. »
By combining research, heritage, and creativity, Sélène Saint-Aimé has created her own Creole music, born for the 21st century. Portrait of a double bassist with a fertile imagination.
Some musicians start their careers late in life. Amongst them: Sélène Saint-Aimé, double bassist, singer, and poet. « Since I started learning this instrument at the age of 18, I went straight for the goal. A friend of mine started studying law at the same time, with the bar exam in mind. It was the same for me when I said to myself, ‘I want to be a musician.’ » The source of this desire, which became her profession, was her love for the sound of the double bass. She listened to that on TSF Jazz radio or at a local festival, the Django Reinhardt festival, held on the Île du Berceau in Samois-sur-Seine. In 2009, bassist Avishai Cohen, a bassist who plays and accompanies himself by singing, performed there. Hurrah, then comes a revelation. Selene decided to explore this path. « I find there’s something magical about the extreme low notes of the double bass and the voice that holds the upper register. It’s like a counterpoint where a low voice and a high voice that holds the melody engage in dialogue. » It’s a principle that the musician has retained and refined ever since, in the orchestration of her overall musical project.
We said that before, 18yo mays seem a bit late to start learning an instrument and take up the double bass. “I thought a lot about certain colleagues who were releasing records when I had less than ten years of playing experience. Before I turned 18, I went through a period like many of us, a time when you take in a lot of information. It allows me to tell myself that I still have time to spend on my instrument and on learning music.” 18yo is also the age made of choices. That’s the moment at which she met Steve Coleman at Café La Pêche in Montreuil during a masterclass in the mid-2010s. And when he tells you that you’re wasting your time in France and that you need to go to the United States, you think about it a little. Obviously.
It would be in August 2016, during her mentor’s residency at The Stone, saxophonist John Zorn’s home-studio-playgroung in Greenwich Village, New York. Sélène Saint-Aimé discovered jazz. Or rather, Creative Music. “I experienced incredible concerts and met some completely crazy people, the same ones I used to listen to on the radio before the concert. There, I realized I still had a lot of work to do. When you arrive in New York, you immediately feel like you know nothing anymore.” A journey of discovery, an aesthetic shock, a new paradigm? All three at once in what she discovered: the relationship to the body, the work on polyrhythm, and that trance. Introduced by Coleman to the underground scene, the young bassist from Seine-et-Marne threw herself into rehearsals, immersed herself in this music, and met the veterans of the genre. « In every exchange, every moment, there was something crazy. I started recording everything so I wouldn’t miss a thing. I have years and years of tapes that I still study today. »
American dream team. In New York City, Sélène Saint-Aimé met double bassist Lonnie Plaxico, with whom she explored creativity on her instrument, bassist Anthony Tidd, member of Steve Coleman’s Five Elements and then a legend. Ron Carter himself. With thousands of credits on recordings and a job as double bassist in one of Miles’ historic quintets, he is, in short, the man everyone is talking about. And other musicians, average age in their late fifties, with whom she disciplines and deepens her approach as a researcher-musician to the extreme. “At such a level of mastery, they could say to themselves that things are going well. But no. They are all like that: they have never given up their practice, not even for a moment, not even for a day.”
Autre pratique : celle du voyage comme formation. Sélène Saint-Aimé les multiplie dès la fin des années 2010. À Cuba, par exemple, avec Anthony Tidd et Steve Coleman où elle rencontre le un des groupes phares du pays, Los Muñequitos de Matanzas. La contrebassiste perçoit la fécondité du jazz quand il sait se mêler aux musiques traditionnelles. Une idée germe alors. S’approcher de ce mélange, confronter ses racines paternelles et martiniquaises à ce qu’elle a exploré du jazz : « Je me suis dit que je pourrais m’inspirer de ça pour ouvrir une voie vers mes origines, en utlisant des tambours et d’autres répertoires comme le Bèlè martiniquais, puis par prolongement le Gwo Ka guadeloupéen ». En 2019, elle joue au festival de jazz de Tropiques Atrium, scène nationale de Fort-de-France. Nouveau groupe et subtil mélange à l’oeuvre. Celui de l’underground jazz new-yorkais et des musiques créoles antillaises. Le duo iconique trompette-saxophone, Jonathan Finlayson et Steve Coleman, emprunté aux Five Elements a laissé place à un autre duo. Celui d’Hermon Mehari et d’Irving Acao, deux musiciens en pointe dont les racines plongent d’Afrique à Kansas City, de Cuba aux sessions jouées avec Randy Brecker et Hubert Laws. Les rejoignent, entre autres, le violoncelliste Guillaume Latil et Sonny Troupé, élève guadeloupéen du grand Vélo, maître maké du Gwo ka et batteur-explorateur. Avec cette bande d’exception, qu’elle dirige comme un Mingus le faisait, à la voix et in situ, Sélène enregistre deux disques. Mare Undarum puis Potomitan, sortis en 2020 puis 2022 chez Komos, label parisien fait des bruits du monde. S’y entendent les sons d’une musique créolisée d’aujourd’hui. S’y dessine une ligne de fond qui se distingue dans la démarche artistique de Sélène Saint-Aimée : mener de front la recherche et la musique. « Recherche et musique sont indissociables, c’est ce que j’ai appris de Steve Coleman. Je l’ai toujours vu faire de la recherche et je l’ai beaucoup aidé. Lorsqu’il bossait sur un disque par exemple, je lui envoyais des notes sur quelque chose… C’est devenu normal pour moi. Même si la recherche est un travail ingrat, que l’on ne voit ou n’entend que difficilement sur scène. »
Another practice: traveling as training. Sélène Saint-Aimé has been doing this a lot since the late 2010s. In Cuba, for example, with Anthony Tidd and Steve Coleman, where she met one of the country’s leading groups, Los Muñequitos de Matanzas. The double bassist perceives the fertility of jazz when it knows how to blend with traditional music. An idea then germinates. To approach this blend, to confront her paternal and Martinican roots with what she had explored in jazz: “I thought I could draw inspiration from this to open a path to my origins, using drums and other repertoires such as Martinican Bèlè, and then, by extension, Guadeloupean Gwo Ka.” In 2019, she played at the Tropiques Atrium jazz festival, the national stage in Fort-de-France. A new group and a subtle blend at work. That of New York underground jazz and Creole Caribbean music. The iconic trumpet-saxophone duo, Jonathan Finlayson and Steve Coleman, borrowed from the Five Elements, gave way to another duo. That of Hermon Mehari and Irving Acao, two leading musicians whose roots stretch from Africa to Kansas City, from Cuba to sessions played with Randy Brecker and Hubert Laws. They are joined by, among others, cellist Guillaume Latil and Sonny Troupé, a Guadeloupean student of the great Vélo, master maké of Gwo ka and drummer-explorer. With this exceptional band, which she leads like Mingus did, with her voice and in situ, Sélène has recorded two albums. Mare Undarum and Potomitan, released in 2020 and 2022 respectively on Komos, a Parisian label that makes world music. They feature the sounds of today’s Creole music. A common thread emerges that distinguishes Sélène Saint-Aimée’s artistic approach: combining research and music. « Research and music are inseparable, that’s what I learned from Steve Coleman. I always saw him doing research and I helped him a lot. When he was working on an album, for example, I would send him notes on something… It became normal for me. Even though research is thankless work, which is difficult to see or hear on stage. »
Sélène Saint-Aimé © Serp de Madinina
« Même si je n’ai pas grandi dans les Caraïbes, il y a quelque chose qui survit, au-delà de la raison. Ça m’a nourrie, ça m’a ouvert une porte et un intérêt pour une langue longtemps décriée, pour l’histoire de mes grands-parents et de leurs migrations, pour l’histoire coloniale de la France… Depuis la Martinique, on a déjà un point de départ sur le monde qui est passionnant. »
Puis vient un génial coup du sort : elle est la première invitée de la toute récente Villa Albertine, nouvelle institution portée par l’Ambassade de France à la Nouvelle-Orléans. Au printemps 2022, elle s’y installe et travaille sur la musique traditionnelle et le parler créole louisianais, les met en perspective de ses travaux précédents réalisés en Martinique. Ces recherches, qu’elle réunira sous l’intitulé Éritaj, se poursuivront deux ans plus tard avec une autre résidence. Au Sénégal et à la Villa Ndar. Les mondes créoles martiniquais-caribéens y rencontrent alors ceux du Sénégal-d’Afrique de l’Ouest. « Même si je n’ai pas grandi dans les Caraïbes, il y a quelque chose qui survit, au-delà de la raison. Ça m’a nourrie, ça m’a ouvert une porte et un intérêt pour une langue longtemps décriée, pour l’histoire de mes grands-parents et de leurs migrations, pour l’histoire coloniale de la France… Depuis la Martinique, on a déjà un point de départ sur le monde qui est passionnant. » L’intellectuel africain-américain W. E. B. Du Bois parlait de double identité (double consciousness) chez les africains-américains, cette manière d’être au monde en devant accepter cette double casquette paradoxale : être Noir et être Américain. La musique peut-elle être une manière de conjuguer pacifiquement ses identités ? « Cette identité en voyage… J’en apprends de plus en plus chaque jour. Aller voir ce que c’est d’être Noire, mais ailleurs. Et voir ce qu’on emporte avec soi. »
Au moment où les musiques acoustiques et les folklores régionaux reprennent tout doucement un peu de lumière sur scène, le répertoire de Sélène Saint-Aimé trouve lui aussi un écho favorable. Son prochain disque et son prochain groupe, qui accueillera, entre autres, l’altiste Maëlle Desbrosses, ambitionnent de poser les bases de chansons créoles du XXIe siècle. Quel serait leur récit ? « La vie de tous les jours, les choses simples, les souvenirs, les moments. Un texte sur le regard amoureux, l’évocation d’un jour où tout le monde arrive à discuter ensemble. Les chansons créoles d’antan pouvaient simplement parler de la trivialité et du quotidien. » Soit, à l’instar de ce que transmets le blues, commentaire constant du réel selon Robert Springer, le créole en tant que langue imagée s’ancre dans le présent et la vie qui se déroule sous nos yeux. « Benoit Rastocle, chanteur traditionnel martiniquais, avait un chant qui disait ‘Allumez la lumière, Eléonore est partie’. Je pensais que c’était méga deep, ultra spirituel… Et quand je lui ai posé la question, il m’a répondu que non. Eléonore est partie et vu que c’était la beauté de la soirée, sa lumière est partie… Du coup, il fallait la rallumer, cette lumière (elle rit) ». Le guitariste martiniquais Nicolas Lossen expliquait que ce qu’on avait appelé blues aux Etats-Unis, s’était appelé bèlè ou gwo ka dans les Antilles. Des conteurs blues d’hier à la poétesse créole d’aujourd’hui, il n’y aura jamais qu’un tout petit pas.
Then came a stroke of luck: she was the first guest at the brand-new Villa Albertine, a new institution supported by the French Embassy in New Orleans. In the spring of 2022, she moved in and worked on traditional music and the Louisiana Creole language, putting them into perspective with her previous work in Martinique. This research, which she will bring together under the title Éritaj, will continue two years later with another residency in Senegal at the Villa Ndar. There, the Creole worlds of Martinique and the Caribbean will meet those of Senegal and West Africa. » Even though I didn’t grow up in the Caribbean, there is something that survives, beyond reason. It nourished me, it opened a door and an interest in a long-maligned language, in the history of my grandparents and their migrations, in the colonial history of France… From Martinique, we already have a fascinating starting point on the world. African-American intellectual W. E. B. Du Bois spoke of double consciousness among African Americans, this way of being in the world while having to accept this paradoxical duality: being Black and being American✴. Can music be a way of peacefully combining these identities? “This identity on a journey… I’m learning more and more every day. Going to see what it’s like to be Black, but elsewhere. And seeing what we take with us.”
At a time when acoustic music and regional folklore are slowly regaining some prominence on stage, Sélène Saint-Aimé’s repertoire is also finding a favorable response. Her next album and her next band, which will include, among others, violist Maëlle Desbrosses, aim to lay the foundations for 21st-century Creole songs. What would their story be? « Everyday life, simple things, memories, moments. A text about the loving gaze, the evocation of a day when everyone manages to talk together. The Creole songs of yesteryear could simply talk about trivialities and everyday life.“ In other words, like the blues, which is a ”constant commentary on reality, » Creole, as a colorful language, is rooted in the present and the life that unfolds before our eyes. « Benoit Rastocle, a traditional Martinican singer, had a song that said, ‘Turn on the light, Eléonore is gone.’ I thought it was mega deep, ultra spiritual… And when I asked him about it, he said no. Eléonore is gone, and since she was the beauty of the evening, her light is gone… So we had to turn that light back on (she laughs). » Martinican guitarist Nicolas Lossen explained that what was called blues in the United States was called bèlè or gwo ka in the Caribbean. From the blues storytellers of yesterday to the Creole poetess of today, there is only a tiny step.
cet article est paru dans le numero 8
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